Loi travail :

Les leçons du mouvement de lutte du printemps 2016

 

La lutte du printemps dernier, qui commença au tout début du mois de mars 2016 et qui s’acheva progressivement en mai et juin 2016 fut riche d’enseignement. Cette lutte fut la première depuis de longues années. Elle fut également la première lutte nationale contre un gouvernement de gauche depuis le Front populaire en 1936…

Nous n’avons certes pas fait reculer le gouvernement mais nous avons mis fin à une sombre période de soumission de la population ouvrière aux politiques d’austérité orchestrées par les deux précédents gouvernements ! Bien-sûr force est de reconnaitre toutes les limites de ce mouvement qui n’a par exemple pas su s’implanter réellement dans le monde du travail et dans les quartiers populaires. Malgré tout quelque chose de nouveau s’est enclenché dans les centres des grandes villes du pays et ce quelque chose pourrait bien être le début d’une nouvelle ère de la lutte des classes. Tâchons donc d’en tirer quelques premières conclusions :

1) Une génération lycéenne s’est levée !

Tandis que la jeunesse étudiante est restée le plus souvent amorphe, de tout jeunes lycéens particulièrement combatifs ont pris leurs responsabilités dans la mobilisation. Dès le début du mouvement et dans la plupart des grandes villes, les lycéens ont joué un rôle inattendu d’avant-garde de la lutte. Férocement et systématiquement réprimés par le pouvoir, les lycéens ont initié les nombreuses « manifestations sauvages » (manifestations au-delà des trajets déposés en préfecture par les syndicats), qui ont constitué un des points les plus positifs de cette lutte. Quelle meilleure réponse pouvait-on apporter à l’Etat d’urgence du gouvernement qui lorgnait entre autre sur le droit de manifester ?!! Malgré leur jeune âge et leur inexpérience, ces lycéens se sont imposés comme une composante motrice de la lutte. Nous ne doutons pas qu’ils deviendront, une fois étudiants ou travailleurs, d’excellents lutteurs politiques ou syndicaux ! Il y avait en tout cas longtemps qu’une jeune génération ne s’était pas montrée plus déterminée et plus courageuse que leurs ainés !  La « conscience retarde sur l’existence » disait Marx.  Nous sommes ainsi enfin peut-être arrivés au point où la dégradation de nos conditions d’existence engendre de nouvelles formes de radicalisation des esprits.

2) Des milieux politiques urbains remobilisés !

L’émulation dans les centres urbains du pays a remobilisé des forces jusque-là éparses et passives. Des anciens de la lutte contre le CPE ont repris du service, des travailleurs avec ou sans emploi ont fait leur premières armes, des militants politiques et syndicaux ont été stimulés. Tout ce petit monde urbain politisé s’est mobilisé ensemble. Les réseaux militants se sont fortifiés et des liens de fraternité se sont tissés. Malgré le manque de lieux ou de QG de lutte adaptés, faute de mouvement étudiant capable d’occuper les universités ou de mouvement gréviste suivi dans les entreprises, des assemblées de lutte et des réunions régulières se sont organisées tant bien que mal. Des militants et des groupements politiques isolés se sont retrouvés dans l’épreuve concrète d’une lutte qui au passage a discrédité ou démasqué les éléments inconséquents, lâches, sectaires voir traitres des milieux politiques ouvriers. En somme, les lutteurs sincères, existants ou révélés, se sont repérés et sont désormais capables de travailler ensemble contre le capital et son Etat.  

3) Le phénomène des « nuits debout »

Commencées un mois après le début du mouvement, les nuits debout ont rapidement pris de l’ampleur au point, parfois, de se substituer au mouvement existant. En effet, sous l’effet d’une surmédiatisation suspecte, les nuits debout ont remplacé par endroit les assemblées de lutte existantes. Ainsi, le phénomène « nuit debout » encourageait incontestablement une dégénérescence festive et  citoyenne du mouvement, tout en l’amplifiant tel un effet de mode. Aussi, force est de constater que le principe de réappropriation de places publiques par la nuit debout répondait à une problématique réelle de cette lutte : le manque ou l’absence de QG pour les mobilisés. A Paris, l’occupation de la place de la République a ainsi permis de créer des tribunes politiques intéressantes ainsi qu’une plate-forme de lutte susceptible de déranger l’ordre en place. Seulement, au niveau national les nuits debout ont peiné à devenir des QG de la lutte des classes et sont souvent restées des espaces de paroles déconnectés du combat mené contre le gouvernement.

4) Le jeu trouble des principaux syndicats ouvriers

Pendant plus de deux mois de lutte (mars, avril jusqu’à la mi-mai), les principales directions syndicales n’ont pratiquement rien fait et rien tenté au-delà des appels de principe aux journées de mobilisation. Pendant tout ce temps, ce sont les lycéens et les mobilisés des centres-villes qui ont portés seuls la dynamique de mobilisation ! Malgré le caractère dangereux et particulièrement réactionnaire de la loi travail aucune campagne syndicale n’était tentée pour mobiliser réellement le monde du travail ! Comment l’expliquer ? Bien-sûr, ce constat s’explique pour partie par la faiblesse, le vieillissement et l’inertie des équipes syndicales à la base. Mais pas seulement ! Incontestablement, la mainmise des politiciens bourgeois sur les principaux appareils syndicaux complète l’explication ! Pour exemple, l’influence des politiciens du PCF dans la CGT -des politiciens qui dépendent du PS pour conserver leurs places d’élus locaux- est une réalité que nous ne pouvons pas taire ! Bien-sûr, la question syndicale est complexe, il faut nuancer et rappeler qu’un certain nombre de syndicalistes (dont nous faisons aussi partie !) ont malgré tout engagé sincèrement la lutte envers et contre leur direction. Cependant, d’une manière générale, les principales directions syndicales ont fait honte à leurs syndicats ! Pas une seule fois, elles n’ont fait acte de solidarité avec les mobilisés réprimés ! Pire, à Paris et à Marseille, des dirigeants syndicaux et leur SO (service d’ordre) ont directement participé à la répression des manifestations ! Et en deuxième partie du mois de mai, à l’approche de l’été et de l’Euro de football, ces mêmes directions syndicales ont pris l’initiative de quelques actions grévistes bien médiatisées mais sans autres espoirs que de récupérer les lauriers du mouvement et de négocier quelques accords ici et là… Nous n’oublierons pas ! Des contradictions se sont déjà manifestées dans les syndicats et l’heure de la libération du prolétariat -syndiqué ou non syndiqué- va finir par sonner ! Les sangsues traitresses accrochées aux commandes du vieux mouvement ouvrier ne vont pas tarder à sauter…

5) La crise de l’engagement et de l’organisation.

Une des principales faiblesses du mouvement c’est la crise actuelle de l’engagement et de l’organisation. Les principales organisations d’extrême-gauche ont perdu leur influence d’antan et la plupart des mobilisés ne bénéficiaient d’aucun héritage politique et militant sérieux. De toute évidence, le monde du « chacun pour soi », du « chacun fait ce qu’il veut » et du « rien n’engage à rien » a fait des dégâts dans la population y compris dans son avant-garde de lutte. Les mobilisés étaient donc bien souvent condamnés à réapprendre péniblement et spontanément les fondamentaux militants pour mener la lutte ! Par conséquent, tout a été plus compliqué. Le simple fait de se coordonner, de voter en assemblée et de décider collectivement a été problématique ! Et le pire c’est que beaucoup de mobilisés ont trouvés que c’était finalement très bien comme ça, sans comprendre que cette faiblesse d’encadrement et d’organisation interdisait par là même le ralliement au mouvement de couches toujours plus larges de la population… Même en étant peu nombreux, nous espérons, que nous autres les militants de l’Arme Révolutionnaire Marxiste, sommes parvenus à démontrer l’intérêt d’être organisé en parti révolutionnaire ! Et nous continuerons, avec ou sans mouvement de lutte, à en faire la démonstration pratique ! En attendant, nous disons :

Libérons-nous des lubies individualistes et libertaristes qui ne sont, à notre avis, que des conséquences nuisibles provoquées par nos conditions d’existence dans le monde capitaliste ! Camarades, votre méfiance et vos réticences ne sont que le produit du système ! Prenez en donc conscience ! Il faut arrêter avec ces conneries, avec ces « peurs » de l’organisation ou avec ces petites logiques de vie confortable qui refusent de s’engager et de s’astreindre à une discipline militante ! Les nécessités de la lutte, et a fortiori d’une révolution, exigent le maximum d’organisation et d’engagement ! C’est la base pour gagner collectivement en efficacité !

6) La démocratie de lutte.

Très lié au point précédent, une autre grosse problématique de ce mouvement de lutte fut la question de l’édification d’un embryon de pouvoir démocratique. Pour répondre à une telle nécessité, il faut dire que nous n’étions pas dans les meilleures conditions du point de vue matériel. Pas ou peu d’occupation des universités, un mouvement syndical peu présent et dirigé par des politiciens conservateurs qui n’avaient aucune envie d’organiser des assemblées de lutte dans les entreprises (les Assemblées Générales constituent toujours un danger pour eux car elles concurrencent leurs petits pouvoirs bureaucratiques), nous avons manqué de points d’ancrage pour nous organiser. Nous avons donc fait comme nous pouvions, avec les locaux à disposition et les places publiques. Par ailleurs, la porosité extrême des assemblées existantes ne contribuait pas à les rendre efficientes… Cependant, du fait des réticences précédemment évoquées, nous n’avons pas réellement essayé de nous ériger en autorité collective et démocratique de la lutte. L’intérêt d’un pouvoir collectif fondé sur des assemblées souveraines est pourtant évident, il devrait tout du moins nous apparaitre comme tel !

Premièrement, la démocratie de lutte soude et engage tous les mobilisés dans le même sens. Elle permet l’unité dans la lutte ! Le principe incontournable est simple : on débat, on exprime nos désaccords et on vote à main levée. Et au final, qu’on soit d’accord ou pas avec la décision majoritaire, on la respecte, on reste dans le même bateau et on agit ensemble conformément  à ce qu’on a décidé ensemble ! Oui, comme la lutte et comme la révolution, la démocratie c’est par définition…autoritaire ! Mais elle est une autorité saine et nécessaire !

Deuxièmement, nous avons un type de démocratie supérieur à populariser ! Cette démocratie basée sur le débat, sur les principes du mandat et de la révocabilité, qu’on l’appelle soviétique, ouvrière, populaire ou directe, nous avons le devoir de la faire vivre sérieusement, de la rendre attractive, d’en faire la promotion…et finalement de l’opposer au pouvoir ennemi et à sa pseudo-démocratie parlementaire ! C’est l’ABC vers un processus révolutionnaire ! C’est la naissance d’un pouvoir ouvrier concurrent au pouvoir bourgeois !

Troisièmement, constituer notre autorité démocratique protège et « couvre » les lutteurs dans leurs actions grévistes. Tous les lutteurs doivent pouvoir -face à l’ennemi de classe- minimiser leur propre responsabilité individuelle tout en assumant pleinement leur engagement ! Ils doivent pouvoir déclarer : « j’agis conformément aux décisions prises dans mon assemblée souveraine et c’est la seule autorité que je reconnais comme légitime ! ». Par ailleurs, il n’y a rien de plus jouissif et de plus subversif que de pouvoir répondre sincèrement cela à un agent de l’Etat bourgeois !

7) La gauche au gouvernement : plus de faux-semblants !

L’alternance gauche/droite permet à la classe dominante d’assurer une politique conforme à ses intérêts tout en entretenant l’espoir d’une amélioration dans la population. Les gouvernements successifs diffèrent donc uniquement dans leur démagogie respective mais ne font que se partager les tâches d’une même politique au service des grands capitalistes. Cependant, pour leurrer le peuple, les gouvernements évitent de faire les choses n’importe comment, ils savent qu’il en faut peu pour provoquer une riposte voir une explosion sociale. Pour exemple, le gouvernement Jospin avait pour mission essentielle d’entreprendre des plans de privatisation de grande envergure. Pour cela, il bénéficiait du PCF dans son gouvernement, et donc d’un allié précieux pour museler les syndicats. Seulement, le gouvernement Jospin devait faire semblant de donner le change. Il proposa donc les 35h, une baisse du temps de travail, un « progrès » sur le papier donc même si cette mesure était pensée pour être très acceptable pour la bourgeoisie (salaires amputés, augmentation des cadences de travail, etc.). Le gouvernement actuel n’a quant à lui rien pour donner le change (inutile d’évoquer l’arnaque démagogique du « mariage pour tous »…) ! Très vite impopulaire, il s’est révélé ouvertement antisocial, il a bafoué les pseudo-principes de sa démocratie (état d’urgence, 49.3, etc.), il a usé férocement de la répression, bref, en un mot il a fragilisé le système de domination idéologique de l’Etat bourgeois… Que devons-nous comprendre ? Probablement que nous ne faisons plus tellement peur à la bourgeoisie dans l’état actuel de nos organisations (net recul des forces syndicales et politiques du mouvement ouvrier depuis trente ans), mais surtout -car la classe dominante ne joue pas avec le feu par pur plaisir- que le pouvoir du capital n’a plus le loisir et le temps de prendre ses précautions idéologiques habituelles. Prenons cela comme un aveu de faiblesse du système capitaliste ! Pour survivre, il doit intensifier sa guerre contre le travail coûte que coûte, par la dictature ouverte si nécessaire !  Préparons-nous donc à la guerre de classe ! Nous entrons dans une nouvelle période, plus dure que les précédentes mais aussi plus riche en possibilités !

Conclusion

Nous ne sommes pas des prédicateurs, mais des faits sociaux, politiques et économiques semblent indiquer que l’histoire va s’accélérer. Le mouvement du printemps 2016 a commencé à faire bouger des lignes et à perturber l’équilibre politico-idéologique de l’ordre en place. Il a remis les forces sincères du prolétariat en ordre de bataille ! Seulement, nous devons nous préparer au durcissement probable, pour ne pas dire inévitable, de la lutte des classes ! Pour cela, les solidarités qui se sont créées au printemps dernier et la pérennisation d’instances ou d’espaces de luttes unitaires, sont déjà une bonne chose. Mais ça ne suffira pas ! Nous ne sommes pas prêts ! Il faut continuer à gagner, par l’activité militante rigoureuse et dans une logique combattante, des positions dans la population travailleuse. Sans peur et sans complexe, l’heure est à l’engagement et à l’organisation ! Dans nos partis, dans nos syndicats et dans nos instances démocratiques de lutte, devenons la force collective du changement ! Nous pouvons et devons gagner le cadre pour édifier une autre société fondée sur la propriété collective des entreprises, une société de liberté, d’égalité sociale et de fraternité entre les peuples, une société capable de résoudre l’ensemble des problèmes sociaux et environnementaux qui saignent actuellement l’humanité… Vive la révolution communiste !

Publié dans Combat n°42