Progrès et Révolution

 

Nombreux sont les camarades coincés entre deux perspectives politiques parfaitement antagonistes, à savoir le progrès par la réforme d’une part, et la lutte pour la transformation révolutionnaire d’autre part. Nous verrons dans cet article que l’idée réformiste du progrès ne sert plus qu’à entretenir les faux-espoirs d’une possible amélioration pacifique de la situation.

Cette idée résulte, en effet, soit d’un certain degré d’incompréhension de la dynamique de développement du capitalisme, soit d’une fétichisation consciente entretenue par les serviteurs du pouvoir. En politique, elle s’oppose à l’idée de Révolution qui relève, quant à elle, d’une conviction profonde, pur produit de l’analyse marxiste : celle de l’irrémédiable nécessité d’une épreuve de force insurrectionnelle pour passer à une autre étape, à une autre organisation sociale, la condition pour débloquer la marche du progrès.

Nous tâcherons ici d’expliquer qu’il n’y a pas dans la réalité d’une société capitaliste développée de demi-mesure ou de compromis politique possible. Ou bien nous laissons l’illusion du progressisme, avec ses préjugés démocratiques, pacifistes et réformistes, accompagner le pourrissement dramatique de la situation, ou bien nous nous engageons résolument dans la lutte révolutionnaire ! Soit nous attendons la mort, soit nous choisissons la vie, mais il n y a pas de place pour ceux qui cherchent à naviguer entre deux eaux, c’est une question de cohérence !

A) Bourgeoisie et progrès

«La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de l'industrie; et, au fur et à mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.

La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication.

A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. (…) contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.

La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.»

(Karl Marx, Le manifeste du parti communiste, 1848)

1) Les progrès de la société bourgeoise.

La société capitaliste, aussi injuste et barbare soit-elle, a joué dans l’histoire, et joue encore dans quelques pays en développement, un rôle progressiste. C’est à la lumière de cette idée de Marx, maintes fois vérifiés et démontrée depuis un siècle et demi, qu’il faut appréhender la notion de progrès.

En effet, le développement de la société capitaliste s’accompagne inéluctablement de son lot de progrès, du point de vue matériel et technique d’abord, mais également du point de vue démocratique et social. Ainsi la société capitaliste avancée a permis un large accès à l’éducation, des libertés politiques, une démocratisation progressive du droit de vote « citoyen », une relative émancipation des femmes, l’établissement de limites et de règles dans l’exploitation des travailleurs salariés, etc. Mais il ne faut pas voir l’origine de ces progrès dans une quelconque volonté humaniste, comme les intellectuels bourgeois cherchent à le faire croire. En réalité, les idées humanistes ne sont, le plus souvent, rien d’autres qu’une justification morale aux nécessités économiques. Par exemple, c’est le besoin d’une main d’œuvre salariée de plus en plus qualifiée qui a déterminé la démocratisation de l’éducation. C’est également pour les besoins d’une économie capitaliste moderne, industrielle et en voie de tertiarisation, que les femmes ont été massivement libérées du vieux carcan familial, pour devenir des travailleuses salariées et des consommatrices indépendantes. La seule chose à avoir effectivement hâté, accéléré et poussé plus à fond la marche du progrès bourgeois, c’est la lutte des classes. Ce sont les combats menés par la classe salariée qui ont précipité et déterminé le niveau des avancées sociales dans chaque pays capitaliste. En somme, les progrès depuis deux siècles ne sont généralement rien d’autre qu’une juxtaposition des exigences froidement utilitaristes de la bourgeoisie en développement, d’une part, et de la pression revendicative du prolétariat d’autre part.

2) La fin du progrès bourgeois et la réaction

Depuis les années 80, tous les pays capitalistes avancés ont mis fin à la marche du progrès. C’est une réalité indubitable, la période du progrès bourgeois est terminée et nous connaissons, depuis, une période réactionnaire. Toutes les politiques gouvernementales menées ces trois dernières décennies dans les pays développés, et qui ne sont, en dernière analyse, qu’une exécution de la volonté de la grande bourgeoisie, attestent de cette évolution des choses. La fin des progrès n’est en rien liée au hasard ou à une quelconque conjoncture économique, elle est la conséquence inévitable d’un phénomène de ralentissement du développement économique. Le mode de production capitaliste atteint inexorablement des limites qui déterminent le pourrissement réactionnaire de la société tout entière. Dans pratiquement tous les pays économiquement développés, il y a bien longtemps que le maximum, en terme d’acquis démocratiques, a été atteint, et les acquis sociaux, aussi limités soient-t-il, sont devenus un fardeau insupportable pour la bourgeoisie. La saturation progressive des marchés, la baisse tendancielle des taux de profit, et la limitation de la demande solvable, du fait de la précarisation libérale des travailleurs, sont autant de raisons qui poussent irrémédiablement le capitalisme vers la réaction et vers toujours plus de parasitisme pour la société. Voilà pourquoi nous subissons, dans tous les pays développés, une succession de reculs sociaux et une dégradation de nos conditions d’existence. Les améliorations sociales correspondaient à une période de développement et de maturation de la société bourgeoise et elles n’étaient absolument pas destinées à s’accumuler à vitam aeternam, bien au contraire. Le mieux en mieux a cédé la place au pire en pire et nous avons des raisons de penser que nous ne sommes qu’au début de la période réactionnaire.

3) La lutte des classes et le progrès social

Nous avons vu que la pression revendicative du prolétariat avait joué un rôle déterminant dans le développement des progrès sociaux et dans l’établissement de limites à son exploitation. Nous avons également fait état d’une nouvelle période dans l’histoire du capitalisme, marquée par la fin du progrès et par un processus de régression sociale. Nous avons expliqué cette évolution par le caractère de plus en plus obsolète du mode de production capitaliste. Qu’en est-il donc de la possibilité, pour le prolétariat, d’imposer actuellement, par sa lutte de classe, des progrès sociaux à une bourgeoisie de moins en moins disposée à concéder quoi que ce soit ? Cette question très complexe n’est pas tranchée par l’histoire. Mais il est clair que ces dernières décennies, seul les mouvements de lutte d’une certaine envergure sont parvenus, non pas à imposer des progrès, mais simplement à ralentir le rythme des réformes antisociales (mouvement des retraites de 1995, lutte contre le CPE en 2004). A l’échelle des entreprises, les luttes salariées sont très souvent défensives, et il est de plus en plus rare de parvenir à arracher une avancée significative au patronat. Bien sûr, plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer cette situation, mais la question initiale reste posée : le prolétariat peut-il toujours imposer des progrès sociaux à la bourgeoisie ? Et, à notre avis, même si des luttes déterminées peuvent toujours arracher des victoires ponctuelles, ici et là, le capitalisme décadent d’aujourd’hui, n’a plus la possibilité de concéder des avancées majeures pour les travailleurs. Par conséquent, la lutte des classes doit, plus que jamais, être associée à la perspective d’une révolution sociale. C’est quitte ou double, soit la lutte accompagne la réaction, soit elle prépare et porte la révolution !

B) Prolétariat et progrès

1) Le prolétariat, entre progrès, trahison et révolution

Le mouvement ouvrier a très souvent dans l’histoire été à l’avant-garde du progrès bourgeois. Dans les vieux pays industrialisés du 19ème siècle, il s’est souvent allié aux couches progressistes de la bourgeoisie, contre les courants politiques conservateurs et réactionnaires hérités de la période féodale. D’un point de vue marxiste, ces tactiques et ces jeux d’alliance ponctuels, pouvaient se justifier dans certaines situations historiques. C’était également le cas, plus récemment, au 20ème siècle, lors des luttes antifascistes. Le prolétariat se retrouvait alors obligé de faire ponctuellement front avec une partie de la bourgeoisie pour lutter contre l’expression politique fasciste d’une autre partie de la bourgeoisie. Cette dernière, en appuyant les mouvements fascistes, était, en effet, décidée à confisquer les libertés politiques et démocratiques pour éradiquer le mouvement ouvrier. Seulement, la boussole politique du prolétariat ne devait jamais perdre le cap de la révolution et du communisme. La grande bourgeoisie, dans son ensemble, devait toujours rester l’ennemie principale à renverser. Pourtant, la force d’attraction des jeunes institutions démocratiques développées par l’Etat bourgeois allait inciter une partie des dirigeants ouvriers à réinterpréter le marxisme de façon à le vider de son essence subversive. Ainsi, les dirigeants du mouvement ouvrier allaient se scinder en deux camps inconciliables :

- Celui des traîtres, au service ou à la remorque de la bourgeoisie. Ce camp  politique s’est ainsi associé à la classe dominante, sous prétexte que celle-ci pouvait encore « jouer un rôle progressiste », qu’il fallait se battre (ou travailler) avec elle sous la bannière nationale, ou encore que le prolétariat devait envisager « une voie pacifique et démocratique » pour accéder au pouvoir… C’est l’esprit de la 2nde Internationale, passée définitivement dans le camp de la bourgeoisie à la veille de la première guerre mondiale. Mais ce fut également le cas des organisations héritées de la 3ème Internationale, les partis communistes. Ces derniers depuis les années 30 ont été progressivement convertis, par la bureaucratie stalinienne et par la bourgeoisie, à une quête pacifique, tout à fait pathétique, de « progrès social ». Aujourd’hui, ce camp a été complètement incorporé au sein de la république bourgeoise. Mais il continue d’injecter, au nom des « valeurs de gauche » ou de son pseudo attachement au progrès, les pires mensonges démocratiques et anti-marxistes dans la tête des travailleurs.

- Celui des révolutionnaires décidés à renverser l’ordre établi. C’est l’esprit de la 3ème International jusqu’au milieu des années 30, et d’un grand nombre de mouvements révolutionnaires du 20ème siècle. Depuis, un certain nombre de petites organisations, très divisées sur les plans idéologiques et des traditions politiques, continuent à faire vivre, à un degré ou à un autre, cet héritage révolutionnaire. Seulement, force est de reconnaitre la faiblesse actuelle des organisations militantes actives de la révolution communiste.

Mais ces deux camps sont très loin d’être exhaustifs, ils ne font en réalité que refléter les deux pôles idéologiques qui tiraillent le prolétariat : celui du conservatisme bourgeois, et celui du révolutionnarisme prolétarien. Car il existe, en effet, une multitude d’organisations ouvrières, et d’individus, qui oscillent entre ces deux positions. C’est ce qu’on appelle le centrisme ouvrier et qui se manifeste par diverses déviations opportunistes et révisionnistes. La majeure partie de l’extrême-gauche en France est concernée par ce type de dérives caractéristiques d’un décalage entre la théorie et la pratique. les centristes ouvriers sont pour la révolution en paroles, mais ils sont réformistes dans leurs actions, leurs positionnements politiques ou encore dans leur rapport avec les institutions établies. Cherchant souvent à concilier lutte pour le progrès et lutte pour la révolution, ils ne font finalement qu’entretenir des confusions politiques et une logique de compromission au sein du prolétariat.

2) Le pseudo progressisme des anciens partis ouvriers

Nous l’avons vu, les partis de la trahison, ceux qui ont renoncé au communisme pour se ranger dans les institutions bourgeoises, n’ont que le mot progrès à la bouche. Sur le plan des idées, ces partis cherchent à justifier leurs positions réformistes et à légitimer leur pleine adhésion au système électoral, en s’appuyant sur des exemples de gouvernements bourgeois progressistes. Pour exemple, Jean-Luc Mélenchon apprécie de se voir comparer à Hugo Chavez. Il aime ainsi faire croire à la possibilité d’une « révolution par les urnes ». Sauf que le Venezuela n’est pas la France, c’est un pays encore arriéré qui avait besoin d’un certain nombre de progrès pour assurer un développement tout ce qu’il y a de plus de capitaliste. En effet, le caractère progressiste du gouvernement du Venezuela, n’a rien à voir avec une tentative de « transition pacifique et démocratique vers le socialisme », ni même avec une volonté sincère d’instituer dans la durée une « économie mixte », plus égalitaire. Ce genre de contes de fée racontées par des traîtres pour rabattre les travailleurs vers les urnes, n’est jamais arrivé dans l’histoire. Pour un marxiste, un tant soit peu intègre, « le socialisme par la réforme » est parfaitement impossible, en raison des antagonismes de classes et de la nature bourgeoise des Etats, aussi démocratiques qu’ils prétendent être. En réalité, depuis l’ère Chavez, arrivé démocratiquement au pouvoir en 1999, la part du secteur privé dans la formation du PIB n’a cessé d’augmenter, ce qui confirme l’essence bourgeoise de la prétendue « révolution bolivarienne ».  

En somme, ces partis s’appuient sur la nostalgie du progrès et suscitent des rêves de progrès, même si dans les faits, ils font exactement comme les autres partis bourgeois : A l’image du Parti communiste français, acteur au sein du gouvernement Jospin du plus grand plan de privatisation de l’histoire du pays, Ils exécutent les ordres de la bourgeoisie.

Cependant, cette vérité à propos de la nature, désormais bourgeoise, des anciens partis communistes staliniens, n’implique nullement qu’il faille adopter une posture sectaire visant à dénoncer la trahison individuelle de l’ensemble de leurs membres. Ces derniers, quel que soit l’inconséquence de leur engagement et leur degré d’incompréhension du marxisme-léninisme, peuvent tout à fait rester réceptifs aux  idées révolutionnaires et communistes. Par ailleurs, ces membres, victimes de l’embourgeoisement de leurs partis, peuvent rester de bons lutteurs sur le plan syndical. Il convient donc d’encourager ces camarades à se libérer de leur tutelle bourgeoise pour renouer avec l’esprit, l’idéologie et les organisations de la révolution.

3) l’opportunisme des partis ouvriers d’extrême-gauche

L’extrême gauche en France, qu’elle soit d’obédience marxiste ou anarchiste, est, nous l’avons dit, principalement composée d’organisations centristes et opportunistes.

Parmi ces dernières, il y a, par exemple, des organisations trotskystes, qui cautionnent -et participent quand elles le peuvent- à la démocratie bourgeoise, n’hésitant pas, parfois, à soutenir tels ou tels politiciens bourgeois, sous prétexte « de battre la droite » au profit d’une gauche perçue comme un peu plus « progressiste »… Ces organisations trotskystes opportunistes ont également la commune tendance à limiter leurs interventions à une défense syndicale des travailleurs. Elles ne font généralement aucun travail de propagande et d’explication à propos des perspectives de la révolution communiste. Nous disons dans ce cas qu’elles sont « économistes ».

Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici, c’est le rapport opportuniste aux progrès démocratiques et sociétaux d’une grande partie des organisations et des milieux de l’extrême-gauche. Cette inquiétante déviation opportuniste concerne encore davantage les moins bien armés sur les plans idéologique, politique et organisationnel, c’est-à-dire les libertaires et les anarchistes.

Encouragée par le pouvoir, cette extrême-gauche opportuniste, tend à substituer à la lutte révolutionnaire du prolétariat, une lutte sociétale pour la défense du progrès bourgeois. Plutôt que de mener le difficile combat pour le communisme, elle préfère fanfaronner sur le terrain d’une contestation facile et stérile. Plutôt que de lutter pour une perspective subversive, elle choisit d’accompagner les mouvements consensuels du moment, tel que ; l’antiracisme, le féminisme, le mariage gay, ou d’autres luttes de défense en lien avec des lubies sociétales, écologistes, libertaires ou démocratiques. Au sein de notre société bourgeoise, qui s’enorgueillit d’avoir accordé les mêmes droits fondamentaux pour tous et qui prétend garantir les libertés et les avancées démocratiques, cette extrême-gauche là, c’est du pain bénis pour les dominants ! En effet, la bourgeoisie, à l’aide de ses institutions, de ses politiciens et de ses médias, travaille à rendre l’extrême-gauche inoffensive et même utile à l’équilibre de son pouvoir. Plutôt que d’abattre les loups de la subversion, elle les encourage à devenir des chiens de garde de l’ordre en place.

(…) afin de "consoler" les classes opprimées (…) on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu , on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. C'est sur cette façon d'"accommoder" le marxisme que se rejoignent aujourd'hui la bourgeoisie et les opportunistes du mouvement ouvrier. On oublie, on refoule, on altère le coté révolutionnaire de la doctrine, son âme révolutionnaire. On met au premier plan, on exalte ce qui est ou paraît être acceptable pour la bourgeoisie.

(Lénine, l’Etat et la révolution, 1917)

C) Communisme et progrès

1) Le capitalisme du 21ème siècle, obstacle au progrès et au développement.

D’une manière globale, il n’y a plus rien à attendre du mode de production capitaliste. Ce système économique, au prix d’innombrables injustices, a déjà donné son maximum et il ne peut plus perdurer qu’en nuisant dramatiquement aux sociétés. Dans une époque marquée par les enjeux environnementaux et par la raréfaction de certaines ressources naturelles, cette économie exclusivement fondée sur -et motivée par- l’intérêt privé d’une petite minorité, menace l’avenir de toute l’humanité. « Les forces productives de l'économie mondiale exigent un règlement mondial, l'enveloppe nationale capitaliste est trop étroite pour elle », disait déjà Boukharine, en 1921, dans la théorie du matérialisme historique. Et en effet, cette idée marxiste se vérifie de façon de plus en plus prégnante actuellement. Les problèmes écologiques se rajoutent à ceux des guerres de rapine impérialistes et illustrent l’impérieuse nécessité d’une économie socialisée à l’échelle internationale. Car, il n’y a que de cette façon, en gagnant la possibilité de planifier, de contrôler et de décider des investissements, au sein d’un système économique à caractère public, que nous pouvons relever les grands défis environnementaux du 21ème siècle.

Par ailleurs, nous ne sommes plus à l’époque où le dynamisme des entrepreneurs privés, pouvait contribuer au développement de la société et donc, indirectement, servir à l’intérêt général et au progrès. Nous sommes à une étape avancée du capitalisme des monopoles, une époque insensée où les grands groupes privés continuent de déterminer une production (et une distribution) qui concerne pourtant toute la société, ou plus exactement toutes les sociétés. C’est à la lumière de cette contradiction fondamentale, que s’explique, au côté d’innombrables aberrations -comme le chômage de masse, l’obsolescence programmée et le gaspillage- le parasitisme social accru de la bourgeoisie.

En effet, le maintien de la propriété capitaliste provoque déjà la décadence sociale dans tous les pays avancés et freine de plus en plus le développement général de l’économie, de ses « forces productives ». La dégradation programmée des services utiles à la population (hôpitaux, écoles, administrations, etc.), « la limitation artificielle de la production aux fins d'augmentation des bénéfices, le monopole des inventions (juridiquement exprimé par le droit de brevet), le rétrécissement du marché intérieur (bas salaire, etc.), les dépenses colossales et improductives, les obstacles créés par la propriété privée au gros progrès technique » (Boukharine, la théorie du matérialisme historique, 1921), ou encore le fait qu’une partie des sociétés humaines soit durablement condamnée au sous-développement par le diktat des grands trusts impérialistes, constituent autant d’éléments et d’aspects qui attestent de cette tendance. D’une manière générale, le système capitaliste devient une entrave au progrès de l’humanité.

«À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale.»

(Karl Marx, critique de l’économie politique, 1859)

2) Le dépassement révolutionnaire.

La domination capitaliste sur le monde est devenu un dangereux contre-sens, nous sommes nombreux à en convenir. Seulement, renverser le système n’est pas une mince affaire. L’ampleur et les risques de cette tâche sont incontestables, et découragent, en l’absence d’émulation, bon nombre de camardes. Le capitalisme bénéficie, en effet, de puissants appareils d’Etats. Ces derniers sont munis d’un arsenal composé de versants répressifs (police, armée), juridiques (lois, constitution) et idéologiques (politiciens, médias). De surcroît, le système peut compter sur la puissance financière de ses détenteurs privés eux-mêmes. La grande bourgeoisie internationale possède les moyens de défendre ses intérêts, elle peut acheter, corrompre et même lever des armées privées. Du côté du peuple, le prolétariat constitue désormais la première classe sociale mondiale sur le plan numérique. Bénéficiant aujourd’hui de tous les niveaux de qualification et de toutes les compétences, capable de s’organiser syndicalement et politiquement, il a déjà prouvé, au cours de l’histoire, son immense potentiel révolutionnaire.

Bien qu’actuellement maintenu, à l’aide, notamment, de tromperies idéologiques et de la corruption de ses dirigeants, dans une relative léthargie politique, le prolétariat est néanmoins potentiellement plus puissant que jamais. Ses intérêts sont en conflit direct avec ceux de la bourgeoisie, et il ne fait aucun doute, au vue de la tendance, que nous assisterons à une intensification des luttes entre les forces en présence.

En effet, la bourgeoisie est désormais obligée de durcir son exploitation, et elle est de moins en moins capable de faire des compromis ou de satisfaire les besoins élémentaires d’une part toujours grandissante de la population. Or, c’est « l’existence sociale qui détermine la conscience », et il ne fait guère de doute que la dégradation des conditions d’existence d’aujourd’hui engendrera, demain, un autre type d’état d’esprit. Autrement dit, le système bourgeois récoltera ce qu’il sème et c’est la colère prolétarienne qui l’attend au tournant. Ainsi, la décadence réactionnaire du système bourgeois, ne peut qu’obliger le prolétariat à prendre ses responsabilités historiques et à prétendre au pouvoir. Mais, pour que ce renversement d’une classe par une autre puisse se réaliser, il faut bien mesurer l’importance de l’avant-garde du prolétariat. En effet, c’est l’organisation, sur des bases révolutionnaires, des éléments les plus conscients du prolétariat, qui permettra la victoire, et ce, dans les meilleures conditions possibles. C’est en développant les partis révolutionnaires que nous gagnerons les capacités politiques de préparer minutieusement, professionnellement, le déclenchement d’une vague d’insurrections victorieuses. En effet, si ,comme nous le pensons, une guerre des classes est inévitable, l’issue du combat n’est pas jouée d’avance. Or, une défaite sanglante du prolétariat, ou une interminable guerre civile, ne sont pas des options acceptables. C’est aussi cela le rôle de l’avant-garde révolutionnaire : aider l’histoire à accoucher dans les meilleures conditions possibles !

Ainsi, de la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie, naîtront de nouvelles sociétés, sans classes sociales, qui ouvriront les portes à tous les progrès.

«L’Univers est engagé dans une évolution ascendante atteignant des niveaux successifs où un plus haut degré de complication quantitative fait apparaître nécessairement, par une transformation brusque, des changements qualitatifs entièrement nouveaux»

(Henri Lefebvre, le matérialisme dialectique, 1947)

3) L’ère du progrès

Quelles que puissent être ses spécificités à travers le monde, la base du programme politique du prolétariat, c’est la transformation des rapports de propriété. Par l’expropriation de la bourgeoisie, à commencer par ses grands trusts internationaux, les structures de l’économie perdent leur caractère privé et entrent dans le domaine public. Les entreprises deviennent ainsi la propriété de tous, et sont placées sous le contrôle et la direction des travailleurs organisés en assemblées et dans des comités. Les fonctions de direction, (permettant, entre autre chose, de centraliser l’organisation de l’économie) sont placées sous le contrôle des organes de base du prolétariat, conformément aux principes du mandat et de la révocabilité.

L’économie moderne est ainsi libérée de l’intérêt privé pour être ramenée au service de l’humanité. Une fois le cadre de l’économie socialiste posé, les aberrations du capitalisme, tel que le chômage, sont rapidement éradiquées. Le travail social nécessaire à la satisfaction des besoins est réparti entre tous, et les richesses produites sont de mieux en mieux partagées jusqu’à permettre l’égalité sociale. Mais n’imaginons pas que celle-ci se décrète de but en blanc par une égale attribution des revenus, l’économie communiste vise la socialisation des couts de satisfaction des besoins, c’est-à-dire la gratuité d’une part toujours croissante des biens et des services. Une gratuité qui dépend, elle-même, du niveau d’abondance, c’est-à-dire des progrès dans la production.

De la même manière, tous les progrès de l’économie, ses gains de productivité, servent l’humanité. Ils permettent chaque fois, soit une meilleure satisfaction des besoins, soit un abaissement du temps de travail.

Sur le plan international, le principe de la coopération communiste remplace celui de la concurrence capitaliste. La solidarité et le partage des connaissances, permettent ainsi d’assurer le développement économique des pays arriérés.

Concernant la sauvegarde de l’environnement, l’humanité gagne enfin la liberté de décider de ce qu’elle produit et comment elle produit. Elle décide consciemment, éclairée par les meilleurs experts, d’investir dans tel ou tel processus de fabrication, dans telle ou telles énergies, ou dans telles ou telles recherches scientifiques, pour assurer un véritable « développement durable ».

Bien-sûr, le travail idéologique de la bourgeoisie et nos repères actuels dans le monde capitaliste, ont engendré toute une série d’objections et de préjugés contre le communisme. Nous n’allons pas répondre ici à toutes les balivernes du café du commerce, mais disons simplement :

1 - Que les déformations staliniennes connues pendant les premières tentatives d’édification d’une économie socialiste au 20ème siècle s’expliquent très bien par les conditions historiques et économiques d’alors, et n’invalident absolument pas le sens et la pertinence du dépassement communiste. En effet, le prolétariat et les sociétés dans lesquelles il est arrivé au pouvoir, n’avaient pas encore la maturité nécessaire pour dépasser un capitalisme en plein essor. Autrement dit, les révolutions socialistes du 20ème siècle ont  accouché de bébés très prématurés qui n’ont pas survécu.

2 - Que les inquiétudes quant aux libertés individuelles, et par exemple la possibilité d’entreprendre, sont parfaitement infondée (voir le Combat numéro 32, « communisme et liberté »). L’économie socialisée offre des possibilités incomparablement supérieures au capitalisme, en matière d’initiative  individuelle et d’entreprenariat. Aujourd’hui, il faut des capitaux, des crédits auprès des banques et une trop grande prise de risques pour les gens modestes, pour entreprendre. Dans l’avenir communiste, il suffira d’avoir des idées et de l’envie pour apporter quelque chose à la société. 

3 - Il est aussi possible de nous objecter, que l’économie socialiste implique des complications dans la gestion administrative. C’est historiquement exact, les économies planifiées du 20ème siècle ont effectivement dû développer des administrations imposantes. Sauf que cette vérité est contextuelle et non absolue. En effet, dans une large mesure, les progrès de la communication et de l’informatique ont facilité la gestion et l’organisation d’une économie de type socialiste.

4 - Ou encore, nous pouvons entendre que la nature humaine est incompatible avec le communisme. Mais l’humanité a vécu pendant l’essentiel de son existence dans des sociétés sans classe sociale et sans Etat, dans des sociétés communistes au sens primitif ! Et il faut souligner qu’elle a résisté très longtemps à la division en classes sociales, en allant jusqu’à détruire volontairement et systématiquement son surproduit (et donc, son appropriation privée) par des systèmes de don comme le « potlatch ». La prétendue nature humaine n’interdit pas le communisme, bien au contraire ! Car, c’est bien le capitalisme, la solitude et l’individualisme qu’il engendre, qui heurte en permanence les aspirations fraternelles les plus élémentaires de l’humanité.

Chacune des objections au communisme pourrait ainsi faire l’objet d’un long développement explicatif, mais contentons-nous ici de réaffirmer le lien entre progrès et dépassement communiste. En effet, nous avons toutes les raisons d’affirmer que l’avenir d’une humanité libérée du dictat capitaliste ressemblera à une succession d’avancées. En somme, cet avenir concrétisera la marche permanente du progrès sous tous ces aspects, y compris ceux qui concernent les mentalités et les comportements humains. Ainsi, l’avènement du communisme c’est celui d’une nouvelle ère, celle du progrès général.

Conclusion

Le progrès accompagne l’humanité et ce, de façon exponentielle. Dès les premières divisions en classes sociales, il y a plusieurs milliers d’années, jusqu’à ces derniers siècles marqués par la remarquable expansion du capitalisme, l’humanité n’a cessé d’évoluer, de faire progresser sa maitrise de l’environnement, et finalement d’œuvrer à son plein accomplissement civilisationnel. Bien-sûr, l’histoire est aussi faite de reculs et de douleurs, mais la longue marche du progrès continue, elle bouscule et dépasse, par à-coups,  les organisations sociales successives. Or, nous pensons être proche de l’ultime étape émancipatrice, celle du dépassement du capitalisme.

A l’inverse de l’époque du « communisme primitif », c’est le progrès et l’abondance qui permettront le communisme moderne. Absence et abondance de surproduit social, constituent en effet les deux pôles d’une même réalité économique et politique : l’impossibilité et l’inutilité de l’appropriation privative. Dans le premier cas, il n’y a pas de stock, il n’y a donc rien à accaparer. Dans le second, il y a tout, il devient donc inutile d’accaparer. Dans les deux cas, la domination d’une classe sociale sur une autre n’a aucun sens, car elle ne se justifie pas économiquement et socialement. De la même manière, sans classes sociales, l’appareil d’Etat, qui est l’outil de domination d’un groupe sur un autre, perd toute utilité. 

La révolution communiste n’est, certes, peut-être pas encore pour tout de suite, mais il est grand temps de lever les espoirs et les mystifications que la société bourgeoise tente d’entretenir. En effet, la classe dominante doit continuer à incarner le progrès même si elle est de moins en moins capable d’en assurer le développement concret. Elle doit feindre, pour assurer sa domination, de représenter encore l’avenir. Pour cela, elle encourage un appauvrissement et une individualisation des aspirations dans la population. Elle tache également, nous l’avons expliqué, d’entretenir des illusions progressistes. Enfin, elle veille à se faire confondre avec le progrès lui-même, si bien qu’elle développe des formes de contestation tout à fait réactionnaires (voir les articles théoriques des Combat n°20, 21 et 30).

En effet, à l’instar de certains écologistes, des religieux, des conspirationnistes et autres nationalistes, c’est de plus en plus souvent le progrès lui-même qui est dénoncé en raison de telles ou telles représentations nostalgiques et ésotériques de l’histoire. Mais tous ces gens qui adhèrent, d’une façon ou d’une autre aux conceptions politiques réactionnaires, confondent bien souvent le progrès et son utilisation capitaliste ! C’est d’ailleurs amusant de constater que ces derniers doivent essentiellement leur regain d’influence au progrès d’internet ! Nous pourrions, dans ce cas, dénoncer internet plutôt que de regretter sa mauvaise utilisation par des gens sous-éduqués politiquement !!? Quoi qu’il en soit et quelle que soit la noblesse ou le romantisme de certains sentiments qui nourrissent la réaction idéologique, il n’y aura pas de retour en arrière ! Penser le contraire, et espérer « faire tourner la roue de l’histoire à l’envers », est une grossière illusion, une aberration sur le plan technique, économique, social ou encore spirituel !

En réalité, le progrès ne s’arrête pas, il se développe, s’accompagne et s’encadre par son corollaire indispensable : le communisme !

ELIAS

Publié dans Combat n°39 été 2015