Mais de quelle autorité parle t-on ?

Dans le cas de l’arbitraire autoritaire de l’Etat bourgeois, du patronat ou, encore, celle d’une clique de bureaucrates émancipée du contrôle des conseils ouvriers, nous disons effectivement qu’il faut combattre l’autorité en place. Mais que faut-il penser en revanche de l’autorité d’un mouvement gréviste, d’une révolution ou bien encore de celle d’un pouvoir révolutionnaire ? Notre tâche doit-elle consister à affaiblir l’autorité de la lutte ou de la révolution ou, bien au contraire, viser à la renforcer ?

Les camarades anarchistes ou revendiqués du communisme libertaire, usent évidement de tout leur arsenal sémantique pour persister et nier, par principe, toute idée d’autorité et de pouvoir. Et on s’aperçoit même –parfois- que certains prétendus libertaires, s’accordent quasi-totalement sur le fond avec les conceptions révolutionnaires des marxistes, bien qu’ils persistent a refuser de considérer le pouvoir révolutionnaire comme un « Etat ». Cependant un chat reste un chat. Lorsque Marx employa l’expression de « dictature du prolétariat » pour définir le pouvoir révolutionnaire de la classe ouvrière et de ses alliés, n’insistait-il pas sur le caractère nécessairement autoritaire et violent du processus post révolutionnaire ? Et qu’est-ce que cette nécessaire utilisation de la violence par les classes opprimées pour « briser la résistance de la bourgeoisie », si ce n’est une « forme révolutionnaire et passagère d’Etat » ? Tant que nous sommes en lutte contre une autorité ennemie, il nous faut nécessairement constituer une autorité. Engels, déclarait ceci a l’encontre des anti-autoritaires : « Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit ; c’est l’acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit maintenir son pouvoir par la peur que les armes inspirent aux réactionnaires… ».

Comment les camarades qui se réclament du « communisme libertaire » (terme oxymore curieux puisque le communisme accompli, pour nous autres marxistes, est nécessairement libertaire), justifient-t-ils leur obstination à nier, en théorie, les nécessités autoritaires ? Et bien premièrement, et pour certains, en utilisant la confusion largement entretenue par les classes dominantes à propos de certains événements et de l’histoire de la dégénérescence bureaucratique des Etats socialistes du vingtième siècle. Certains camarades libertaires voudraient bien en effet faire l’économie de l’analyse historique des échecs socialistes, pour mettre en déroute les fondements même des conceptions « autoritaires » du marxisme. Ils voudraient ainsi noyer la question de l’autorité et du pouvoir, derrière celles de la démocratie socialiste des conseils, des nécessités centralisatrices, et des risques propres à tout pouvoir. Faute de pouvoir ici développer les circonstances d’événements utilisés fréquemment dans les milieux libertaires pour tenter de discréditer le marxisme, tel que la révolte de Kronstadt ou la répression par l’armée rouge de Makhno ; ou, encore, d’établir ici une analyse de la dégénérescence des Etats socialistes, nous allons nous borner ici a quelques remarques théoriques : Premièrement, une révolution (et un « pouvoir » révolutionnaire) fondée sur les conseils et caractérisée par un très haut degré de souveraineté populaire, est-elle pour cela moins (ou plus du tout) autoritaire ?

Absolument pas, il n’y a que les démocrates bourgeois pour confondre démocratie et liberté sous le vocable de « libertés démocratiques ». Les faits démontrent au contraire l’essence autoritaire de toute révolution populaire. De même pour le pouvoir démocratique des conseils ouvriers, qui constitue d’autant plus une autorité, que celle-ci est collectivement appliquée (il suffit d’avoir participé à la démocratie d’une lutte pour s’en apercevoir !)

Deuxièmement, les préconisations libertaires quant à l’organisation plus fédérale d’une société (socialiste), et même l’idée d’un morcellement général d’un territoire révolutionnaire donné, lié au refus de toute centralisation, serait-elle synonyme d’une absence d’autorité ? Non, absolument pas, cela signifierait simplement davantage d’autonomie et d’indépendance des autorités entre elles, et donc davantage de risques de dérives arbitraires pour chacune d’entre elles. Mais ce qui est problématique, dans la conception libertaire à propos de cet éclatement des pouvoirs (qu’ils veulent faire passer pour une absence de pouvoir), c’est le refus de prendre en compte la situation de conflit avec l’impérialisme ; une situation qui impose nécessairement au pouvoir révolutionnaire une certaine centralisation militaire et autoritaire.

C’est en somme à cause de ce genre de confusions, que certains camarades partisans du communisme se détachent des nécessités révolutionnaires. Et oserions-nous suggérer que les considérations libertaires cachent, parfois, en réalité, une certaine peur de la révolution ? Mais, chers camarades, nous auront beau nous prévenir des dérives, il n’y aura jamais de garantie contre les risques. Pas de révolution sans prise de risque ! Pas de victoire révolutionnaire sans pouvoir révolutionnaire ! Quoi qu’il en soit, malgré nos désaccords et le débat idéologique à mener, nous rappelons que les communistes, en tant que partisans de la destruction de l’Etat bourgeois et du projet d’une société sans classes et sans Etat, doivent mener main dans la main, fraternellement dans le front de lutte, la même guerre historique contre le capital !

Publié dans Combat n°4 Novembre 2008