Pourquoi le boycott révolutionnaire ?

 

Pour un marxiste, la démocratie bourgeoise n’est qu’une forme de la dictature du capital. Karl Marx était intraitable sur cette question, et l’avait étudié avec tout le sérieux scientifique qui le caractérisait.

Il qualifiait les instances démocratiques bourgeoises de «repères de bandits» destinées « à fouler aux pieds le peuple au parlement » et avait démontré qu’il fallait «démolir» la machine d’Etat bourgeoise. Cependant, dans un contexte de lutte contre les restes du monde féodal, les premiers représentants du mouvement ouvrier n’en avaient pas moins investi les jeunes parlements bourgeois pour en faire un espace de lutte pour le progrès social, pour des réformes, une attitude qui finalement contribua à les conduire à rompre avec leur classe, et avec la perspective de la révolution communiste dès l’approche de la première guerre mondiale. Suite à cela, Lénine et les marxistes révolutionnaires fondèrent, la troisième internationale, en 1919. Appuyant et développant la thèse de Marx selon laquelle :

«La plus démocratique des républiques bourgeoises ne saurait être autre chose qu’une machine à opprimer la classe ouvrière», et que «les parlements bourgeois, constituant un des principaux appareils de la machine gouvernementale de la bourgeoisie, ne peuvent pas plus être conquis par le prolétariat que l’Etat bourgeois en général. La tâche du prolétariat consiste donc à faire sauter la machine gouvernementale de la bourgeoisie, à la détruire, y compris les institutions parlementaires, que ce soient celles des républiques ou des monarchies constitutionnelles», le tout en précisant qu’il «en est de même des institutions municipales ou communales de la bourgeoisie, qu’il est théoriquement faux d’opposer aux organes gouvernementaux de la bourgeoisie. A la vérité, elles font aussi partie du mécanisme gouvernemental de la bourgeoisie : elles doivent être détruites par le prolétariat révolutionnaire et remplacées par les soviets des députés ouvriers» (Deuxième congrès de l’Internationale communiste, 1920)

Les marxistes réaffirmaient dès lors qu’il s’agissait de se donner «pour but la lutte armée pour le renversement de la bourgeoisie internationale», et ils ajustaient l’attitude du mouvement ouvrier à l’égard de la démocratie bourgeoise de la façon suivante :

«L’attitude de la troisième internationale envers le parlementarisme n’est pas déterminée par une nouvelle doctrine, mais par la modification du rôle du parlementarisme même. A l’époque précédente (fin du 19ème siècle, début du 20ème siècle), le parlement, instrument du capitalisme en voie de développement a, dans un certain sens, travaillé pour le progrès historique. Dans les conditions actuelles, caractérisées par le déchainement de l’impérialisme, le parlement est devenu un instrument de mensonge, de fraude, de violences, de destruction, d’actes de brigandage, œuvre de l’impérialisme ; les réformes parlementaires, dépourvues d’esprit de suite et conçues sans plan d’ensemble, ont perdu toute importance pratique pour les masses laborieuses» (Deuxième congrès de l’Internationale communiste, juillet 1920)                       

Dès lors, il ne pouvait plus être question de participer aux parlements et à la démocratie bourgeoise en général pour lutter pour des réformes. Il s’agissait désormais d’y introduire -«uniquement en vue de leur destruction» et sous le contrôle le plus strict qui soit du parti révolutionnaire- des militants communistes, «des éclaireurs», «tels des loups dans la bergerie».

Mais pourquoi, dans les années vingt, même si les marxistes étaient divisés sur l’attitude à avoir à l’égard de la démocratie bourgeoise (les uns défendaient le boycott révolutionnaire, les autres la possibilité et la nécessité d’une utilisation tactique à des fins révolutionnaires), l’internationale communiste s’est-elle encore accordée le droit d’utiliser les parlements et la démocratie bourgeoise ?

Parce que -disait Lénine- «La participation à un parlement démocratique bourgeois, loin de nuire au prolétariat révolutionnaire, lui permet de démontrer plus facilement aux masses retardataires pourquoi ces parlements méritent d’être dissous, facilitent le succès de leur dissolution, facilitent l’élimination politique du parlementarisme bourgeois» ou encore que «la participation aux élections (bourgeoises) [peut s’avérer nécessaire] précisément afin d’éduquer les couches retardataires de sa classe, précisément afin d’éveiller et d’éclairer la masse villageoise inculte» (La maladie infantile du communisme, le gauchisme, 1920)

Mais dans quel contexte et sous quelles conditions affirmait-t-il cela ?

Eh bien dans le contexte historique de 1920, il y a trois points qui nous intéressent particulièrement :

1) Les parlements bourgeois étaient des outils de communication essentiels dans le contexte de sociétés capitalistes encore très marquées par l’isolement rural.

2) Les partis communistes de cette période étaient dans une situation prérévolutionnaire. Il s’agissait d’adapter et de combiner les différentes tactiques, à des fins révolutionnaires et au regard de leur efficacité immédiate.

3) L’utilisation d’une tactique révolutionnaire au parlement ou dans des élections devait être strictement limitée à l’agitation révolutionnaire, et  ce, sous certaines conditions draconiennes, destinées à éviter, sous le contrôle du parti révolutionnaire, toutes dérives parlementaristes et arrivistes.  

Le contexte historique, sur lequel s’appuyait Lénine pour défendre la nécessité d’utiliser la démocratie bourgeoise, a incontestablement connu de profonds changements qui mériteraient à eux seuls une longue brochure d’analyse. Disons ici, pour rester concis, que les parlements bourgeois ont continué d’évoluer depuis 90 ans et ce dans un sens réactionnaire. Ils se sont consolidés, verrouillés au profit de la bourgeoisie et ils ne tolèreraient plus le dixième de ce qu’ils toléraient autrefois en matière d’ «utilisation révolutionnaire» par le prolétariat. Les parlements et la démocratie bourgeoise en général n’ont, par ailleurs, plus du tout les mêmes échos sur le peuple qu’autrefois. Après près d’un siècle d’évolution capitaliste, leur rôle et leur utilité, ont connu de profondes modifications qui donnent clairement à penser que le boycott révolutionnaire est devenu la seule tactique viable.

Ensuite, la période n’est pas à la prise du pouvoir immédiate, et des nécessités tactiques qui vont avec, mais dans la régénérescence d’un marxisme révolutionnaire, qui a souffert de plusieurs décennies de trahisons et de confusions semées par les vieux appareils ouvriers, les partis communistes en tête. La priorité est donc de rétablir ce qu’est le marxisme, de mener une campagne de propagande générale et non de s’aventurer dans des tactiques douteuses visant à  «utiliser les élections». Par ailleurs, Lutte Ouvrière et les autres partis d’extrême gauche, n’ont  jamais vraiment utilisé les élections comme «une tactique révolutionnaire». A chaque fois, ils l’ont fait de façon opportuniste, ils se sont limités à une défense syndicale des travailleurs, ils ont légitimé le cadre dans lequel ils s’inscrivaient, ils ont soutenu des partis bourgeois gouvernementaux, et par ces faits mêmes, ont sans doute davantage contribué à semer de graves confusions dans l’esprit des travailleurs qu’à faire avancer leur cause. Il n’y a donc, ici encore, pas de raison valable de défendre «un soutien critique» aux organisations électorales d’extrême-gauche.

Pour ces raisons, qui mériteraient d’être développées ultérieurement, nous disons qu’il n’y a, et ce de façon durable, pas de meilleure voie que la tactique du boycott révolutionnaire. A la différence de la plupart de nos petits camarades marxistes qui s’accrochent par opportunisme aux élections bourgeoises, nous autres, jeune force du marxisme révolutionnaire, affirmons avec vie, confiance et conscience :

Pour le boycott révolutionnaire des élections bourgeoises !

Publié dans Combat n°34 Mars 2014