Cette forme de démocratie, nous disons, nous autres marxistes, qu’elle est bourgeoise, en ce sens qu’elle correspond à un État constitué pour garantir la domination de la bourgeoisie sur le peuple. Nous disons que cet État de défense de la bourgeoisie, s’il est avant tout un appareil bureaucratique et répressif, a également besoin de se présenter sous une forme plus acceptable et pseudo-impartiale, c’est-à-dire sous une forme démocratique.

En effet, la propagande du pouvoir en faveur de cette démocratie, accompagnée de l’assimilation de presque tous les partis de gauche aux institutions, ne laisse que très peu de place à la vérité sur la question. L’immense majorité du peuple est dupé, et tout est fait pour entretenir ses illusions.

Beaucoup manifestent un attachement presque sacré à l’idée de démocratie et « au droit de vote », c’est-à-dire au simple fait de pouvoir voter, sans se donner pour autant la peine de savoir pour qui, pourquoi, ni en vue de quel changement. Nous les suivons volontiers dans ce sentiment, mais nous rajoutons : quelle démocratie et au service de quelle classe sociale ? C’est à cette question que nous devons répondre.

La mise en place de la démocratie bourgeoise fut un progrès historique de la société bourgeoise. Mais pour nous, le peuple travailleur, ce fut seulement un progrès du point de vue des libertés démocratiques nécessaires pour faciliter la création et l’expression des organisations du mouvement ouvrier. Le problème ? Eh bien c’est que la démocratie est aussi un progrès pour la classe dominante !

Et c’est parce que la démocratie est la principale arme idéologique du pouvoir bourgeois en place, que nous nous devons d’insister sur la question.

1) La démocratie bourgeoise à l’épreuve des faits.

En France comme ailleurs, tout est fait pour présenter la soi-disant démocratie comme un moyen de décider du sort de la société. Mais au regard des faits et des réalités les électeurs ne décident de rien, ou presque ! Ils sont invités, à l’occasion des différentes campagnes électorales à élire tel ou tel candidat. Ils sont invités à voter pour des promesses que nul n’est forcé de tenir. Ils sont invités à choisir entre différents discours démagogiques, qui s’appuient tantôt sur des préjugés « de droite », tantôt sur la bien-pensance « de gauche », mais au final, quel que soient les résultats électoraux, l’ordre des choses reste et l’injustice perdure.

Et dans les faits, c’est même souvent pire : les gens ont choisi la gauche « sociale » de Mitterrand en 81, ils ont obtenu la restauration du libéralisme sauvage deux ans après (plan Delors). Ils ont aussi espéré mettre un terme à la casse sociale avec le gouvernement de la gauche plurielle (Verts, PS, PCF), mais ils ont récolté une vague de privatisations inégalées par les précédents gouvernements de droite. Ils ont voté pour la gauche aux régionales mais les régions sous présidence PS ont gavé le patronat au frais du contribuable… Certains veulent bien, pourtant, continuer à s’illusionner, et préfèrent même parfois faire semblant d’oublier…         

 Mais la réalité des faits est têtue ! En vérité, les élections organisées dans et par les institutions de l’État bourgeois, n’ont pas vocation à changer quoi que ce soit. La démocratie dans les régimes capitaliste n’est pas impartiale, elle est d’un type déterminé, et elle répond à une fonction déterminée pour et par l’ordre bourgeois.  Ce dernier, en plus de ses capacités coercitives d’État, en plus de son « droit » à la violence contre le peuple, a besoin de mettre en place une véritable police idéologique visant à nous faire consentir à notre propre soumission. Cette police de l’esprit, qui consiste à confondre « droit de vote » et « pouvoir au peuple » et qui contribue par là à culpabiliser le peuple pour son propre malheur en le rendant mensongèrement responsable  (puisqu’il vote ou peut le faire) de la situation sociale, cette police de l’esprit là, c’est la vraie raison d’être de la démocratie !

2)  La nature bourgeoise de notre démocratie.

L’État bourgeois a très vite ressentit la nécessité de se présenter comme quelque chose d’ « extérieur » à la société, comme une force quasi-divine d’arbitrage au-delà des contradictions de classes.

Cette nécessité impliquait que soit mis en place un système de démocratie représentative, auquel seule une partie de la population était invité à participer (les pauvres, puis les femmes n’obtinrent leur pleine citoyenneté que plus tard). Cette démocratie représentative bourgeoise, a toujours entretenu une liaison étroite, quasi-fusionnelle, avec les milieux bourgeois qu’elle a vocation à servir.

Et il est manifeste qu’aujourd’hui nos députés et sénateurs, grassement payés, proviennent très largement de ces milieux là (à gauche comme à droite !)    Mais le caractère bourgeois de notre démocratie est très loin de se limiter à l’origine bourgeoise de nos politiciens professionnels ! Car il y a plus d’un politicien bourgeois qui est issu des classes populaires, tout comme il y a des révolutionnaires ouvriers d’origine bourgeoise ! Le caractère bourgeois de notre démocratie est attesté par sa nature même : premièrement, il existe une constitution qui grave dans le marbre le droit à la propriété privé, et qui garantit donc le principe de l’exploitation capitaliste des ressources et des hommes. Ensuite la démocratie bourgeoise, a une forme déterminée, caractérisé par le parlementarisme représentatif, par la pernicieuse séparation des pouvoirs exécutifs et législatifs, avec le rôle de verrou conservateur du sénat. Ce n’est donc qu’un système démocratique verrouillé qui, constitutionnellement programmé au service des puissants propriétaires, n’a en réalité qu’une marge de manœuvre très réduite. Notre démocratie est en effet condamnée à une impuissance de plus en plus criante.

3) Révolutionnaires marxistes et démocrates bourgeois.

Les révolutionnaires marxistes, à commencer par Marx et Lénine, avaient déjà parfaitement compris, que derrière les nécessaires progrès démocratiques, se développait le danger d’une assimilation des partis politiques ouvriers par les institutions parlementaires de l’État bourgeois ; «…cette défense actuelle de la démocratie bourgeoise n’est qu’une trahison véritable du socialisme, qu’une désertion caractérisée au profit de la bourgeoisie… C’est défendre le réformisme bourgeois… ces traîtres au socialisme voudraient faire croire aux travailleurs que la bourgeoisie a donné la ‘démocratie pure’, comme si la bourgeoisie avait renoncé à toute résistance… » (mars 1919, premier congrès de l’Internationale communiste) 

Aujourd’hui le PS n’est même plus un parti « traître », mais un parti bourgeois libéral d’alternance gouvernementale, au même titre que le MODEM et L’UMP, même si ces parties ne flattent pas les mêmes préjugés dans leurs électorats respectifs. Quant au PCF, qui a perdu tout lien avec son héritage révolutionnaire, qu’est-il devenu aujourd’hui ? Eh bien, après avoir subi une longue évolution sur la droite, de sa subordination à la bureaucratie stalinienne jusqu'à son assimilation totale aux institutions bourgeoises, il est devenu un parti social-libéral bourgeois, progressiste en parole et libéral en actes. La fin de l’URSS, a précipité définitivement les restes d’un appareil communiste déjà pacifié et embourgeoisé dans le camp exclusif de la bourgeoisie et de son État. Même si nous gardons des rapports fraternels avec les membres de la base du PCF qui manifestent un sincère attachement à leur héritage marxiste, le PCF et son «Front de Gauche », sont effectivement devenus des « traîtres » dont le « réformisme bourgeois » peut aller jusqu'aux pires mesures réactionnaires au sein d’un gouvernement.  D’une manière générale, il ne fait aucun doute que le rapport qu’entretient un parti politique « de gauche » avec les institutions démocratiques de l’État bourgeois détermine dans une large mesure son caractère de classe, c’est-à-dire la classe sociale qu’il est décidé à défendre ou, en tout, cas à sauvegarder. Il ne fait aucun doute que tous les partis de gouvernement et que tous les partis qui reconnaissent et participent pleinement aux institutions démocratiques de l’État, sont des partis bourgeois, ce sont des partis qui visent à gérer les affaires de la bourgeoisie, dans le cadre de l’Etat bourgeois.

Quant aux partis de l’extrême gauche électorale ? Eh bien, le NPA de Besancenot et Lutte ouvrière, s’ils sont des partis à forte déviance électoraliste et opportuniste n’ont, à ce jour, pas été compromis dans une participation gouvernementale directe. Même si ils ne sont pas sur une ligne révolutionnaire, ils ne sont pas des partis bourgeois, ils sont des partis d’opposition ouvrière. Cependant s’ils ont la commune habitude de se limiter à une défense syndicale des intérêts immédiats des travailleurs, en passant sous silence le programme marxiste et les moyens qu’il implique, Lutte Ouvrière et le NPA développent une vraie différence : LO, s’elle occulte complètement la question  de la prise révolutionnaire du pouvoir, n’a pas pour autant renoncé au principe de la révolution violente,  et garde encore  certaines  distances  avec  les  institutions  de  la démocratie bourgeoise. Alors que le NPA, s’il évoque encore une vague idée de révolution, laisse Entendre de plus en plus clairement sa volonté de participer à un gouvernement au sein de l’État bourgeois. Et en effet, quand le NPA s’allie au « Front de Gauche » (comme c’est le cas dans plusieurs régions), la différence de classe paraît bien mince, et il se pourrait bien que le NPA arrive aux portes de la trahison !

4) Les illusions démocratiques.

Il y en a toujours qui croient en la possibilité d’élire un gouvernement susceptible de contredire les intérêts du grand capital au nom de l’intérêt général. Constatons déjà que les pouvoirs médiatiques et financiers veillent à garantir la domination des partis politiques bourgeois. Ensuite il faut bien comprendre que, même si un miracle électoral se produisait et amenait à la tête des institutions démocratiques une force politique sincère de rupture avec le capitalisme, il n’y aurait pas pour autant de possibilité pacifique et légale de transformation sociale ! L’histoire nous montre au contraire, que toute démocratie entrant en contradiction sérieuse avec son Etat, se verrait supprimée ! Car la bourgeoisie (et son Etat) n’hésiterait pas une seule seconde à recourir à la dictature ouverte pour défendre ses intérêts ! L’histoire du fascisme illustre d’ailleurs très bien cette dure réalité ; Si le prolétariat devient une menace pour la classe bourgeoise au pouvoir, cette dernière supprime les libertés et les institutions démocratiques pour constituer une dictature dont l’objectif est de noyer dans le sang le mouvement ouvrier !

Voilà pourquoi aucun Etat socialiste n’a jamais pu naître autrement que par une révolution violente, une guerre révolutionnaire, ou par l’appui d’une intervention militaire. Voilà pourquoi toutes les tentatives légales et démocratiques de mise en place d’une société socialiste, furent réprimées et condamnées à l’échec. (Chili, Congo…)  Voilà pourquoi par exemple, un dirigeant progressiste comme Chavez, s’il a pour l’instant échappé aux foudres de l’impérialisme américain, n’en est pas moins condamné à la gestion impuissante d’un Etat bourgeois incapable de transformer d’avantage la réalité sociale du Venezuela (criminalité, prostitution, misère…)

Karl Marx avait parfaitement compris l’impossibilité pour le prolétariat de conquérir le pouvoir politique par la voie de la démocratie bourgeoise. Tirant les leçons de la commune de Paris(1871) il affirmait que « la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre la machine d’Etat toute prête pour la faire fonctionner pour son propre compte » (La guerre civile en France). Il considérait -au contraire- que la « destruction de la machine bureaucratique et militaire de l’Etat est la condition de toute révolution véritablement populaire ». Le parlementarisme bourgeois était destiné, selon lui, à « fouler au pied le peuple », et il avait déjà compris, avant même la naissance historique et spontanée des soviets et des assemblés de travailleurs, que le peuple salarié devait développer révolutionnairement « un Corps exécutif et législatif à la fois », une assemblée populaire composée de représentants mandatés et révocables rémunéré à hauteur du salaire ouvrier.

5) La démocratie prolétarienne et socialiste.                 

Depuis plus d’un siècle, le peuple salarié, c’est-à-dire la classe sociale aujourd’hui majoritaire du prolétariat, expérimente sa propre forme de démocratie. Si nous avons vu que la démocratie bourgeoise est une démocratie de conservation de l’ordre bourgeois, la démocratie prolétarienne est avant tout une démocratie de lutte. Elle est, avec différentes variantes et avec différents niveaux de développement, la forme d’organisation démocratique qui naît spontanément dans les mouvements de lutte et de grève, des travailleurs, des habitants ou des étudiants. Ce n’est donc pas un modèle de démocratie fictif, mais une réalité qui, dans le cas d’une révolution prolétarienne victorieuse, constitue une forme de pouvoir démocratique élaboré, un type d’institutions démocratiques radicalement opposé aux institutions bourgeoises que nous connaissons.

La démocratie socialiste, se fonde sur les assemblés ou les comités de contrôle et de décision du peuple, et elle repose sur un certain nombre de principes et de réalités : 1) représentants contrôlés, mandatés et révocables à tout moment. 2) Absence de privilèges des représentants. 3) Décisions découlant d’un débat en assemblés. 4) Possibilité d’action sur le social grâce à la propriété sociale des structures économiques. 5) Association et implication permanente du peuple dans les institutions. 6) Principe d’union de la décision et de l’action…

Bref, la démocratie socialiste, forme de démocratie du salariat, est une démocratie populaire et active, une démocratie « supérieure », car correspondant aux intérêts de la classe sociale majoritaire et aux capacités libérées du peuple de décider de l’avenir de la société…

ELIAS

Publié dans Combat n°12 Avril 2010