Si nous pensions que le système économique qui profite aux grands capitalistes mondiaux pouvait apporter des conditions d’existence acceptables à l’humanité, nul doute que nous ne nous fixerions pas un tel objectif. Si nous n’avions pas non plus acquis suffisamment de lucidité pour comprendre que les Etats capitalistes, aussi démocratiques qu’ils prétendent être, sont fondés -irrémédiablement- pour défendre les puissances de l’argent, nous ne serions pas des militants révolutionnaires. Nous serions -dans ce cas- d’honnêtes petits démocrates. Mais nos convictions, celles que nous avons forgés à force d’études et d’analyse, sont sans appel : Le système capitaliste, en tant processus économique aveugle, anarchique et assoiffé de profit à court terme, agit comme une force de destruction humaine et environnementale. Et ce système économique, avec ses grands groupes et ses puissants dirigeants, n’a rien à craindre des Etats actuels car -historiquement- ils se sont constitués  pour garantir  à ce système la paix social (ou la soumission du peuple) et la liberté de se développer (sur la base du travail exploité). Jamais ces Etats auront la volonté (ou d’ailleurs la capacité) de l’arrêter, ni même de le réguler.

En un mot, face au système, face à ces Etats et ses appareils de répression, face aussi aux nombreux partis politiques et aux forces médiatiques rangés au service de la classe sociale ennemie, les hommes et les femmes du peuple ne peuvent compter que sur leurs propres forces. Mais il n’y a pas de véritable force que dans l’union des individus et dans leur organisation.  Aujourd’hui, d’une manière générale en France, nos forces organisées sont dérisoires, elles ne représentent que quelques groupes de résistance. Il n’y a plus, depuis longtemps, d’organisation capable d’attirer l’avant-garde du peuple salarié, il n’y a plus de parti capable d’entraîner les hommes et les femmes les plus conscients et les plus déterminés, dans l’objectif commun de la révolution socialiste. Pour pouvoir un jour nous acquitter des tâches colossales de notre impératif révolutionnaire, nous devons avoir une idée assez claire sur les objectifs, le projet et le caractère de la force organisée que nous voulons bâtir, et bien sûr nous  devons nous poser la question préalable suivante : Avons-nous besoin de nous organiser sous la forme d’un parti révolutionnaire ?

En effet, parmi ceux qui partagent avec nous la conviction de qu’il faut renverser l’ordre actuel, il y en a qui rejettent la perspective de construction d’un parti révolutionnaire, pour placer leur confiance dans la spontanéité du peuple. Ces camarades, qu’on appelle en langage marxiste les « spontanéistes », pensent à raison qu’il est possible que le peuple se soulève et s’organise spontanément. Et effectivement, une crise, un état guerre, de misère ou de difficultés économiques croissantes, constituent autant de d’événements susceptibles de favoriser un soulèvement populaire. Et il est vrai également qu’une situation de mobilisation engendre la création d’organisations, d’assemblés générales ou équivalentes, pour permettre au peuple de discuter et de décider. Mais nos camarades spontanéistes, vont plus loin et croient dans la capacité spontanée du peuple (c’est-à-dire sans travail préparatoire) à dessiner des objectifs politiques -généraux et précis- et à renverser le pouvoir d’Etat de la bourgeoisie. Là, en revanche, nous autres marxistes, ne pouvons qu’invalider  les vues spontanéistes,  et les considérer comme de dangereuses illusions. En effet, si le peuple a, selon les circonstances, la possibilité de se révolter et d’élaborer des formes d’organisation, il n’a pas la plus petite chance de remporter une victoire durable, contre les forces organisés, entraînés et préparés, de la bourgeoisie et de ses appareils d’Etat. Dans un tel cas de figure, la répression sanglante serait inévitable et les conséquences seraient dramatiques et durables.

Ainsi, si l’on admet que le système capitaliste est intolérable, destructeur et doit être dépassé, que les Etats capitalistes sont irrémédiablement à son service et doivent être renversés, que les soulèvements populaires sont -en l’absence de travail préparatoire- voués à l’échec et à la répression, nous avons déjà établi la nécessité du parti révolutionnaire.

Il nous reste à envisager le caractère et la nature de ce parti révolutionnaire à la lumière de ses principales fonctions concrètes. En considérant que le peuple salarié ne pouvait pas « spontanément » tracer des perspectives politiques générales et assurer le renversement durable de l’ordre capitaliste, nous touchons du doigt les deux fonctions irréductibles d’un parti révolutionnaire.

1) Le rôle politique, idéologique et propagandiste  du parti révolutionnaire.

Le parti révolutionnaire est un parti politique car il défend et dresse aux yeux du peuple un projet politique. Ce projet n’a rien de commun avec les « reformettes » propres aux partis politiques bourgeois. C’est un projet de transformation révolutionnaire. Le parti révolutionnaire n’a pas pour simple tâche d’expliquer que les choses ne vont pas bien et qu’il faut une révolution, il doit encore être capable de répondre à la question du monde économique et social à édifier. Il explique et fait la démonstration que l’ordre économique et social actuel est absurde, nuisible, destructeur et qu’il peut et doit être dépassé, il explique et démontre également que le dépassement de cet ordre économique et social exige une révolution. Enfin et surtout, il explique et démontre ce que la nouvelle société révolutionnaire peut et doit mettre en place. Ainsi, le parti révolutionnaire, doit pouvoir expliquer que le système capitaliste, est une économie fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange qui trouve sa dynamique dans les appétits des propriétaires et dans la concurrence de ceux-ci entre eux. Il doit encore pouvoir expliquer que le capitalisme peut et doit  être remplacé par une autre organisation économique, socialiste, fondée sur la propriété sociale des moyens de production et d’échange, une organisation économique nouvelle qui, au lieu de faire de la rapacité des uns et des autres son moteur, répond aux besoins librement déterminés des populations, le tout en substituant à la loi de la concurrence le principe de coopération et de solidarité économique. Défendre et expliquer la pertinence, la cohérence et la faisabilité, de l’alternative communiste au système actuel, c’est la tâche politique centrale du parti révolutionnaire.

2) Le rôle militaire et insurrectionnel du parti révolutionnaire.

Le parti révolutionnaire est politique mais il n’est pas un parti politique au sens bourgeois du terme. Il sait que le jeu politique électoral organisé par les institutions du système n’est -en aucun cas- le cadre des transformations sociales et économiques dont a besoin notre monde. Le parti révolutionnaire est un parti de préparation de la révolution. Il doit préparer chacun de ses membres à devenir un combattant révolutionnaire déterminant pour la victoire révolutionnaire et il doit préparer minutieusement, patiemment et longtemps à l’avance, les conditions d’une insurrection populaire victorieuse. Marx n’insistait pas par hasard sur la nécessité de considérer « l’insurrection comme un art ». Il savait, tout comme Lénine, que l’issue de la lutte des classes dépendait du professionnalisme de l’avant-garde révolutionnaire dans une situation aussi décisive qu’une insurrection. Le parti révolutionnaire doit ainsi avoir travaillé en amont les questions propres à la prise du pouvoir. Il doit avoir résolu la question des armes, effectué un travail d’infiltration au sein des appareils ennemis, cartographié et étudié tous les centres du pouvoir ennemi, il doit avoir travaillé préalablement à une infinité de modalités pratiques, mais aussi théoriques, pour assurer au peuple travailleur la victoire sur le régime capitaliste.

Mais le rôle du parti révolutionnaire est loin de se limiter à ces deux aspects fondamentaux. Le parti est aussi un outil de lutte et d’agitation. Les militants révolutionnaires doivent d’abord être, en règle générale, connus et reconnus comme des lutteurs exemplaires sur leur lieu de vie et de travail. Ils doivent montrer l’exemple, et être à l’initiative des luttes partout ou c’est possible. Si tel n’était pas le cas, si les révolutionnaires étaient, par exemple, des rats de bibliothèque déconnectés de la réalité des luttes, comme le sont les militants de certaines sectes d’ultra gauche actuellement,  nul ne doute que ces révolutionnaires de salon seraient parfaitement incapables de constituer une direction reconnue au sein d’un mouvement de lutte pré révolutionnaire. C’est seulement en participant activement aux différentes expressions de la lutte des classes que les militants révolutionnaires et leur parti, gagnent toute la crédibilité nécessaire pour s’acquitter un jour de leur rôle dans la révolution. Ainsi, le parti révolutionnaire doit se construire et se développer dans une logique activiste  étroitement connecté avec la réalité des luttes et du peuple en général.

A contrario, le parti ne doit pas se fondre  dans l’esprit du mouvement de lutte ou dans celui de sa classe sociale, c’est au contraire le mouvement et la classe qui doivent tendre vers son esprit révolutionnaire. Marx disait que « l’idéologie dominante est toujours l’idéologie de la classe dominante ». Il n’avait pas tort. La classe salariée, y compris au sein d’un mouvement de lutte, n’est pas révolutionnaire d’emblée, mais reste prisonnière des nombreux préjugés bourgeois. Le parti, doit lui, savoir se préserver au maximum de l’influence de l’idéologie bourgeoise -qu’elle soit de gauche ou de droite- sur le peuple. Les membres du parti doivent avoir suffisamment de lucidité et de formation pour combattre l’idéologie bourgeoise et lui opposer leur idéologie révolutionnaire prolétarienne. Le parti révolutionnaire doit se prémunir de l’opportunisme, et de toutes les influences bourgeoises, qui peu à peu, tenteront de le pervertir pour le rendre inoffensif (comme, par exemple en France, le NPA).

Le parti révolutionnaire, en se développant, peut aussi être l’initiateur d’une vie culturelle et sociale, et doit devenir un facteur attractif et symbole d’espoir pour les classes populaires. Il ne doit pas avoir peur d’incarner le visage embryonnaire de la nouvelle société, par les valeurs, les rapports, et les événements qu’il véhicule et développe à sa périphérie.

En un mot, le parti révolutionnaire qu’il nous faut construire, c’est l’outil indispensable au dépassement révolutionnaire de l’ordre capitaliste, et c’est la condition sine qua non à la libération de toute l’humanité.

ELIAS

Publié dans Combat n°16 Novembre 2010