La pression de la rue, refusant de payer pour des banques privées la crise de 2008, contraint le gouvernement Islandais aux référendums et à la convocation d’une assemblée constituante. Les révoltes, en Tunisie et en Egypte, victorieuses de leurs présidents vont trouver un dénouement amer dans la rédaction d’une nouvelle constitution. Et le mot Révolution retapisse nos murs et inonde nos oreilles. Dans les médias, la pub, en politique, partout on entend que la révolution est en marche et que nous devons adhérer au « projet citoyen ». L’extrême gauche aussi se fourvoie dans la démagogie et verse dans l’apparence démocratique trompeuse avec le mot d’ordre d’assemblée constituante. Cela fait trop longtemps que les organisations socialistes et communistes ont abandonné la science de l’histoire qui définissait leur pensée : le marxisme. Leur lutte des classes est dépouillée du projet politique, de l’alternative des travailleurs exploités au régime capitaliste, le socialisme. C'est-à-dire, la propriété collective des moyens de production contre la propriété privée, la dictature du peuple sur la dictature du capital, de la démocratie ouvrière face à la démocratie bourgeoise. Le pouvoir, la démocratie, voilà ce que veut nous vendre la propagande bourgeoise. L’assemblée constituante serait pour eux l’acte ultime de la démocratie, ce qu’ils ont de mieux à proposer. Ce discours répand le mensonge, entretient l’illusion pour permettre la manipulation des travailleurs. Il s’appuie sur le concept de la « démocratie en général », en dehors de toute lutte des classes, mais il ne s’agit là que de démocratie bourgeoise. Cette forme de pouvoir parlementaire, de suffrage universel, de séparation du législatif et de l’exécutif -l’État- c’est la démocratie bourgeoise organisée pour la défense réciproque de sa propriété et de ses intérêts communs. Elle est, par essence et par destination, incapable de répondre aux exigences et aux besoins de la population.

L’histoire l’enseigne : lors de période de lutte de classes développée (1789/1848/1917), l ‘assemblée constituante représente toujours le pouvoir bourgeois, que ce soit contre la monarchie et le pouvoir aristocratique ou contre les soviets et le pouvoir populaire. Sa victoire historique à travers le monde, est celle de l’infrastructure capitaliste sur la féodale. Sa défaite en 1917 en Russie est la victoire de la nouvelle classe exploitée émergente, le prolétariat. La plus démocratique des républiques bourgeoises ne reste qu’une machine à opprimer les travailleurs à la merci d’une poignée de capitaliste/familles bourgeoises.

Le mot d’ordre de constituante ne vise qu’à modifier le vieil appareil gouvernemental, et ne sert finalement qu’à défendre la bourgeoisie et ses privilèges de classe exploiteuse. C’est défendre le réformisme bourgeois. La constituante est précisément l’inverse de ce pour quoi elle se fait passer. Elle écarte les masses opprimées d’une participation constante et exhaustive à la vie politique, au droit, à la liberté, pour la remettre entre les mains d’une poignée de traîtres pétris de préjugés bourgeois. La constitution est un texte de compromis pour maintenir un ordre social libéral. Ce processus est particulièrement flagrant en Amérique latine où le Venezuela et l’Equateur -malgré une force politique progressiste amenée au pouvoir par la rue- ne sont pas devenues des Républiques prolétariennes mais restent des États bourgeois.

Dans le groupement de forces des classes aux prises en Tunisie ou en Egypte, seule la bourgeoisie peut trouver son expression dans les listes des candidats à l’assemblée constituante.

Dans ces révoltes, ces groupements rassemblent d’une part le prolétariat avec une frange majoritaire de la bourgeoisie nationale, face à une ou deux familles de cette même bourgeoisie. L’impérialisme soutient la frange majoritaire, car en ouvrant les portes du business national, elle facilite également les affaires internationales. L’hypocrisie des condamnations de la dictature, répétée dans la presse, traduit bien la seule préoccupation des États bourgeois pour leurs intérêts économiques.

Le mot d’ordre d’assemblée constituante convoquée d’après les listes des partis présents avant la révolte sous domination de la bourgeoisie, ne peut pas représenter la volonté et les intérêts du peuple qui, après du travail et du pain, réclamait le départ du président et de sa clique.

Avec ces élections, les Tunisiens et les Egyptiens vont se retrouver sous la domination de cent familles au lieu de deux. Telle est la démocratie en France, Allemagne, aux Etats-Unis et partout où le capitalisme règne. C’est la liberté des patrons, et pour les travailleurs la précarité dans tous les domaines. La liberté des riches pour faire ce qu’ils veulent, car ils ont pour eux la justice, la police, la santé et l’éducation. La liberté de la presse c’est la liberté de la presse du patronat.

En Islande le taux de participation à l’élection du groupe participant à l’assemblée  constituante fut de 35,95%. Ils auront 2 à 4 mois pour rédiger une proposition de constitution destinée à remplacer celle datant de 1944 après l’indépendance de l’Islande à l’égard du Danemark et largement inspirée de celle-là. Parmi les suggestions, se trouve la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

L’assemblée Constituante serait, dans une république bourgeoise, l’expression la plus aboutie de la démocratie, car elle permettrait une remise en cause du contrat social. Mais il faut la démasquer au lieu de l’exiger, afin de lever la chimère que ce gouvernement ne soit autre chose qu’un gouvernement capitaliste qui ne sert qu’à la défense de la domination des exploiteurs. Dans ces révoltes politiques, une fraction de la société bourgeoise s’émancipe et accapare la suprématie générale, de là elle entreprend l’émancipation de tous ceux qui partagent sa situation de classe. Pour les exploités les conditions d’existence restent les mêmes.

Elle n’est motrice de rien dans l’organisation du prolétariat en tant que classe, au contraire ; elle impose, par sa tenue, des réformes que la bourgeoisie concède par nécessité tout en préservant le garant des rapports sociaux : l’État bourgeois sur lequel s’appuie la classe dominante. Bien que résultant de mouvements sociaux importants, elle est encore la négation de la lutte des classes. La dernière tentative pour convaincre que les intérêts des travailleurs sont compatibles avec ceux d’une poignée de possédants.

La plupart des organisations d’extrême gauche craignent en Tunisie une Assemble Constituante vidée de sa dimension sociale, de ses revendications populaires et privée de la dynamique « des forces révolutionnaires véritables ». Comment en serait-il autrement ? La dialectique de la lutte des classes entre bourgeois et prolétaires impose la dictature d’un État. Celui-ci est, soit capitaliste soit socialiste. Il n’y a pas de partage ni de compromis possible, c’est une lutte pour la domination.

Ceux qui, à l’instar du NPA et des organisations communistes qui appellent de leurs vœux « une dynamique qui soit vraiment l’expression de la volonté du peuple de mettre en place, pour le pouvoir populaire, des institutions réellement démocratiques dans lesquelles le premier et le dernier mot ainsi que les décisions reviennent au peuple », devraient appeler en réalité à une révolution prolétarienne et à un État prolétarien. Car si les travailleurs ne se constituent pas en tant que classe, ils abandonnent totalement la lutte politique et se retrouvent dans l’incapacité d’imposer leurs conditions ou de faire valoir leurs intérêts. C’est en prenant conscience de son exploitation que le prolétariat prend conscience de lui-même en tant que classe révolutionnaire. Lui seul à intérêt à renverser les rapports sociaux de production. Pour cela, il lui faut s’approprier les forces productives, inverser la domination du capital sur le travail par la dictature du prolétariat, par la démocratie des conseils ouvriers et populaires. Seule la démocratie des Soviets de Russie fut capable de défendre les intérêts des masses laborieuses face à ceux de la minorité bourgeoise.

Depuis trop longtemps les organisations ouvrières ont abandonné en fait et en paroles la propagande révolutionnaire générale, ouverte et assumé auprès de la population, sur l’unique alternative à la dictature bourgeoise, la dictature du prolétariat. La démocratie socialiste c’est le remplacement de tout l’ancien appareil d’État bourgeois, c’est l’organisation révolutionnaire des masses en vue d’abolir les rapports d’exploitation capitaliste, au profit de la satisfaction générale. Chacun comprend bien que le degré de liberté dans tout système dépend de nos rapports à la propriété et à la production. Pour atteindre cette forme supérieure de démocratie, le seul mot d’ordre est le pouvoir au peuple ! Or, la question du pouvoir n’est jamais abordée. Que ce soit en période électorale ou pendant les mouvements sociaux les plus importants, le message n’est pas clair, voire incohérent, tandis que la population est abreuvée de préjugés bourgeois !

NEYA

Publié dans Combat n°20 Avril/Mai 2011