L’un d’eux, un tremblement de terre dont le bilan en pertes humaines ne cesse de s’alourdir et les dégâts matériels qu’il a entraînés se chiffrent déjà à plus de 30 milliards d’euros. L’autre, c’est Sebastian Piñera, milliardaire, vingt-septième fortune mondiale et qui vient de remporter avec 51,61% des voix le deuxième tour de l’élection présidentielle. C’est le retour au pouvoir d’une droite revancharde et réactionnaire. Et les politiques qu’elle compte mettre en œuvre auront pour l’ensemble des travailleurs et -en particulier pour les secteurs les plus fragilisés- des effets encore plus dévastateurs que ceux du séisme qui vient de s’abattre sur ce pays.

C’est le retour d’une droite qui ne se contente plus de gouverner par valets et serviteurs interposés. C’est le milieu des affaires qui prend directement les commandes de l’exécutif.

Deux catastrophes : l’une naturelle et donc, par définition, imprévisible ; l’autre, politique et -hélas- attendue et imparable !

Pourquoi attendue ?  Parce-que les vingt ans des gouvernements centristes qui se sont succédé depuis le retour à la « démocratie constitutionnelle » n’ont pas été autre chose que la continuation d’une politique mise en place sous la dictature de Pinochet. (Mais on oublie que cette Constitution qu’aujourd’hui on vante fut élaborée et remaniée à maintes reprises par la grande bourgeoisie locale tout au long des XIX et XX siècles et définitivement verrouillée par la funeste dictature de Pinochet afin de servir les intérêts du grand capital.) Aussi, parce-que cette continuité a atteint ses limites et que le capitalisme au Chili a aujourd’hui besoin de plus d’espace, de moins d’entraves pour accroître l’exploitation des travailleurs. Ayant fini de pacifier -par la démobilisation- le mouvement ouvrier, la social-démocratie chilienne peut être satisfaite, elle a fait son boulot d’airbag social, il est temps pour elle de céder sa place aux véritables détenteurs du pouvoir.

Mais il est nécessaire d’ouvrir une parenthèse pour comprendre la situation actuelle et rappeler que si Pinochet est parvenu  par la force -par une répression sauvage, par l’extermination physique des cadres politiques et syndicaux-  à faire du Chili ce laboratoire à ciel ouvert mis à la disposition du grand capital international et de ses secteurs les plus réactionnaires, avec les conséquences politiques et sociales que les travailleurs du monde entier connaissent,  les temps ont bel et bien changé: si le capitalisme continue à imposer partout (de façon pacifique, ou violente, selon les cas) son système aberrant de production et d’échanges, depuis quelques décennies et le début de la dictature de Pinochet l’spéculation boursière, la recherche de profits accrus et à très court terme ont accentué leur emprise sur l’économie et la production.  Aussi, les rapports des forces se sont modifiés, voir inversés ; et si des luttes éparses éclatent ici ou là, le mouvement populaire se trouve -dans son ensemble- dans le creux de la vague. L’oligarchie chilienne peut envisager donc de franchir encore un pallier dans l’exploitation du peuple et appliquer son programme antisocial en tablant sur l’inexistence d’une direction politique qui soit capable de mobiliser les travailleurs sur la base d’un programme socialiste et d’agir avec eux dans une perspective révolutionnaire.  Vingt ans de compromis et de collaboration des classes ont convaincu la droite chilienne que la social-démocratie au pouvoir était son meilleur allié pour démobiliser les travailleurs et que, dans l’opposition, elle ne représente aucun obstacle à la mise en œuvre de ses projets.

Il est vrai qu’en noyant (dans le sang des travailleurs chiliens) l’expérience « socialiste » conduite par un Salvador Allende qui ne sut pas (et surtout ne voulut pas) faire confiance au peuple et l’armer pour  défendre la parcelle de pouvoir acquise au terme des longues luttes (à cet égard l’histoire du mouvement populaire chilien et de ses luttes tout au long du vingtième siècle est édifiante) mais qui -au contraire- s’est borné à respecter une constitutionalité bourgeoise, la réaction fit d’une pierre deux coups: elle sortit renforcée et eut les coudées franches pour appliquer -sans retenue, sans entrave ni opposition organisée- les toutes dernières trouvailles en matière  d’exploitation capitaliste: celles échafaudées dans les années 60 par le théoricien du néo-libéralisme, le nord-américain Milton Friedmann et les « Chicago Boys »,  montrant ainsi, aux capitalistes du monde entier,  la voie à suivre. Elle réussit aussi et surtout l’exploit d’anéantir -jusqu’aujourd’hui- un mouvement populaire autrefois combatif et intrinsèquement révolutionnaire.

Car la dictature pinochetiste fut bien plus qu’un phénomène local isolé, bien plus qu’une expérience circonscrite dans le temps et dans l’espace. Elle marqua aussi un tournant historique dans la stratégie du grand capital (dans les rapports de forces, dans la lutte des classes) et qui se solda par la victoire -provisoire- de la contre-révolution conservatrice au niveau mondial.  Son projet ne se borna pas au renversement du gouvernement de l’Unité Populaire, mais s’attela rapidement à une véritable refondation de l’État.

A la lecture de l’histoire des luttes de ces dernières décennies, on peut constater que le capitalisme -malgré les crises qui le secouent de temps à autre- a franchi dans les années 70 une étape décisive, dans laquelle le coup d’État de Pinochet et les politiques qu’il rendit possibles jouèrent un rôle essentiel.

Dans ce sens, il est intéressant de rappeler que ce furent des experts économiques chiliens (notamment Bucci, dauphin de Pinochet et candidat de la droite aux élections de 1990) qui furent appelés en tant que consultants par Boris Eltsine lors de l’effondrement de l’URSS, pour instaurer la nouvelle économie russe et liquider définitivement les « séquelles de 70 ans de collectivisme ».

Un récapitulatif (non exhaustif) des réformes profondes accomplies sous la dictature de Pinochet nous renseigne sur son rôle dans la mise en œuvre d’un nouvel ordre économique et politique au niveau mondial et dans la « modernisation » du capitalisme :

 

I - Ouverture de l’économie :

- promotion des exportations et leur diversification ; celles-ci étant destinées à réduire la part de revenus liés au cuivre, principale ressource du pays ;

- encouragement aux exportations de produits « non traditionnels » (fruits, vins et poissons, produits auxquels il faut ajouter l’exploitation accélérée des ressources forestières) ;

- élimination des obstacles légaux et les tarifs douaniers (taxes et impôts) pour attirer les capitaux étrangers ;

- dénationalisation de la grande industrie minière du cuivre.

 

II - Nouveau code du travail afin de déréglementer le marché de celui-ci :

- limitation du droit de grève ;

- abolition des syndicats existants et remplacement de ceux-ci par des syndicats jaunes, pro-patronat ;

- interdiction de négociations par branche ;

- renforcement du droit de licencier ;

- réduction drastique des salaires. Ce n’est qu’en 1999 qu’ils ont rattrapé leur niveau de 1972 !

 

III - Réforme de l’éducation :

- celle-ci n’est plus considérée comme un droit garanti par l’État, comme un service public mais, selon l’idéologie néolibérale, comme une marchandise ;

- la « modernisation » de ce secteur comprend aussi la création d’instituts et d’universités privées et une ingérence accrue des entreprises dans leur gestion et leur orientation ;

- réduction de la part de l’État consacrée à l’éducation publique, délabrement de celle-ci et augmentation générale des coûts des études, (coûts étant en relation directe avec leur valeur marchande) ;

- la dictature a octroyé des subventions aux entrepreneurs privés, créant ainsi un nouveau secteur économique, une nouvelle marchandise : l’éducation subventionnée. Et si les lycéens, qui en 2007 se sont battus contre cette loi sur l’enseignement gagnèrent la bataille, une autre loi, introduite par le gouvernement Bachelet, remplaça la première sans la modifier en profondeur, laissant ainsi perdurer une situation presque identique à celle existant à l’époque de la dictature.

 

IV - Réforme des services de santé publique :

- la dictature ouvre au privé le secteur de la santé jusqu’alors assuré exclusivement par l’État ;

- dès 1981 elle fomente et légalise un système de santé privé (ISAPRE) auquel tous les salariés doivent cotiser à hauteur de 7% de leur revenu, en plus de ce qu’ils continueront à cotiser aux caisses de la Sécurité Sociale d’État.

Politiquement, l’ensemble des mesures entreprises par la dictature de Pinochet donnèrent corps à la Constitution de 1980, rédigée par les quatre membres de la Junte Militaire et quelques idéologues néolibéraux qui se sont autoproclamés Pouvoir Constituant. Cette Constitution écarte le peuple chilien de tout exercice politique.

Pour ce faire, cette nouvelle Constitution instaure (pêle-mêle et entre autres)  les dispositions suivantes: renforcement du droit de propriété privée et limitation de la faculté de l’État à procéder à des expropriations; les Commandants en Chef des Forces Armées deviennent irrévocables et celles-ci sont désignées comme garantes de la nouvelle Constitution; les sénateurs sont désignés à vie; une majorité qualifiée -des deux tiers du Congrès- est nécessaire pour toute réforme ou modification du cadre institutionnel; le renforcement du Conseil National de Sécurité et une majorité conservatrice au Conseil Constitutionnel, font aussi partie du nouvel arsenal de l’oligarchie et que 20 ans de soi-disant « retour à la démocratie » n’ont pas remis en cause.

Cette Constitution (dont les lignes générales sont encore en vigueur) institutionnalise l’asservissement des travailleurs chiliens, offre les richesses de son sous-sol et ses capacités productives aux appétits du grand capital national et international et cadenasse tout éventuel changement politique. Elle livre le pays, ses ressources et ses infrastructures aux spéculateurs avides de profits. Elle dépasse, par les objectifs qu’elle vise, les « garanties constitutionnelles » exigées par le Congrès à Salvador Allende en 1970 pour entériner sa victoire et confirmer son élection à la Présidence de la République.

En somme, si la dictature a mis en place le régime autoritaire capable de mater -non seulement toute révolte- mais aussi toute expression démocratique même partielle afin d’offrir au néo-libéralisme le cadre apaisé dont il a besoin, la social-démocratie a -quant à elle- non seulement maintenu ce cadre, mais elle l’a légitimé et renforcé.

L’autoritarisme de la dictature s’est traduit, -il faut le rappeler- par une répression sauvage dont le bilan excède les 3000 morts et disparus, des exécutions sommaires, des dizaines de milliers d’emprisonnés et de torturés, des milliers d’exilés.

Nous allons essayer d’analyser et de répondre dans un prochain article à la question de savoir pourquoi cette catastrophe politique était-elle non seulement attendue, mais imparable…

Mais avant, prenons quelques repères :

Il est devenu courant aujourd’hui parler du Chili comme l’exemple d’une croissance réussie. Il est vrai que depuis les années 1990, le Chili a enregistré une croissance économique moyenne annuelle de 5% et certains n’hésitent pas à affirmer que cette croissance a été possible grâce au passage de la dictature à la démocratie. Dans les faits, il s’agit plutôt des conséquences de la continuité des politiques mises en œuvre sous la dictature et de remaniements effectués par les gouvernements successifs de la Concertation depuis 1990.

Ces gouvernements de la Concertation ont été -essentiellement- des administrateurs du modèle économique de la dictature, tout en l’approfondissant. Au cours des successives mandatures, ils ont appliqué la politique de la collaboration des classes avec la droite et le pinochetisme.

Il est vrai que, d’un autre côté, ils ont favorisé la reprise du dialogue, tablant sur un « partenariat social » dans lequel se sont engouffrées les organisations syndicales pro-patronales nées sous la dictature.

Mais dans ces instances elles se limitent à écouter. Il ne s’agit pas de véritables négociations, le rapport de forces étant, dès le départ, biaisé. Elles jouent un rôle de spectatrices et non pas de protagonistes de la politique, ni de la culture, ni des politiques sociales. Le peuple n’est pas -non plus- acteur dans le domaine économique.  Sauf en tant que consommateur.

Cependant, depuis 1990, les gouvernements de la Concertation ont introduit certaines réformes, s’appliquant à leur donner une « touche sociale », légitimant ainsi le modèle hérité de Pinochet et offrant à l’oligarchie un retour en force dans le contexte idyllique d’un pays pacifié. Et s’ils ont réussi à diminuer la pauvreté, les inégalités persistent et s’aggravent.

(Deux ombres au tableau, deux épines dans la couronne de lauriers que la social-démocratie vient d’offrir à Sebastian Piñera : la question mapuche et les droits de l’homme. On abordera ces questions dans le prochain article…)

Alors, le tremblement de terre qui vient de se produire au Chili sert de révélateur de ces inégalités : s’il a touché et effrayé l’ensemble de la population, c’est parmi les plus démunis, les plus pauvres, qu’il a fait le plus de ravages. Car, -un exemple parmi de centaines- toutes les politiques de construction immobilière mises en chantier depuis 30 ans ont été -avant tout- une manne de revenus pour les spéculateurs. Dans les quartiers populaires les normes antisismiques ont été volontairement négligées afin de réduire les coûts, avec les conséquences que l’on découvre aujourd’hui.

Dans ce sens aussi, le Chili est un exemple et pourrait-on dire sans exagérer, un cas d’école, celui de la mise à mal d’un mythe capitaliste : une croissance soutenue n’est pas synonyme de développement.  Ni facteur d’égalité. 

FERNANDO

Publié dans Combat n°12 Avril 2010

(Lire la 2ème partie)