La paupérisation de toute la société au profit de quelques clans autoritaires aux ordres de la finance internationale est le dénominateur commun du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. Les mesures libérales du FMI, destinées à ouvrir tous les marchés publics et privés aux appétits vo- races du capitalisme mondial, enfoncent chaque jour le peuple dans une pauvreté insoutenable.

Ceci est vrai sur toute la planète, le capitalisme triomphant traîne le prolétariat dans la boue, face contre terre pour l’empêcher de respirer. Dans les pays riches cela fait longtemps que la bourgeoisie au pouvoir, rompue à la lutte des classes, a appris à lâcher du lest -quand cela devient obligatoire- pour échapper à la justice de la rue. Les dirigeants occidentaux savent comment recouvrir d’une couche de vernis « démocratique » l’oppression économique et idéologique qu’exerce le capitalisme. Ils savent que pour obtenir la paix sociale, ils doivent garantir le minimum : du pain et de l’espoir. Ils savent acheter le silence de la majorité. Ils savent que la meilleure des polices ne porte pas l’uniforme. Ces dictatures post coloniales deviennent donc obsolètes quand elles n’arrivent plus à obtenir du peuple l’essentiel pour la prospérité des affaires, c’est à dire qu’il bosse et ferme bien sa gueule.

La hausse brutale du prix des denrées de première nécessité, provoquée par la spéculation capitaliste engendre des troubles de plus en plus réguliers partout le monde ; souvenons-nous des émeutes de la faim 2007-2008. Ces soulèvements populaires aboutissent parfois à la chute du gouvernement comme en Haïti en avril 2008. L’Afrique est particulièrement touchée par ce phénomène en raison de la destruction de l’agriculture vivrière, dont le résultat a le double effet de jeter les populations dans le prolétariat et la misère des grandes villes, tout en ouvrant des nouveaux marchés pour les multinationales de l’agro-alimentaire.

Malheureusement la première réaction des populations touchées n’est que trop rarement la lutte et l’auto-organisation. Avant cela, il y a la fuite, l’émigration. Celle des Tunisiens est symptomatique de leur niveau de vie. De 18 000 personnes par an en 1980, elle est passée à 80 000 personnes en 2005, avec des destinations qui en disent long : ainsi, l’Algérie voisine est devenue une terre d’exil économique. Pour autant, cette rébellion du peuple dans son ensemble n’est pas sortie du chapeau d’un magicien. Si elle semble naître d’un contexte de flambée des prix et de chômage, elle apparaît également dans un processus de remontée des luttes ouvrières. Il y eu le soulèvement du bassin minier de Redhayef, celui de Skhira, les manifestations de Ben Guerdane.

Aujourd’hui la révolte est nationale. Partie du centre du pays elle a spontanément embrasé toute la nation.

C’est le geste de Mohamed Bouazizi qui a mis le feu aux poudres. 26 ans, diplômé, chômeur, issu d’une famille de 7 enfants sans revenus depuis la mort du père travailleur agricole. Il s’est immolé par le feu, le 17 décembre, devant la préfecture de Sidi Bouzid après avoir refusé de payer un tribut aux forces de police locale. Il s’était fait, alors, confisquer la marchandise qu’il vendait à la sauvette. Il avait pourtant tenté toutes les démarches pour récupérer son outil de travail (une charrette et une balance) auprès de la municipalité puis du gouvernorat mais, face à une administration corrompue, il ne récolta qu’injures et humiliations.

Cette corruption qui a gangrené le pays est le résultat du système étatique Ben Ali/Trabelsi. Un Etat policier dans lequel chaque fonctionnaire n’agit que dans son intérêt ou celui de la famille au pouvoir, un statut qui lui permet de racketter et réprimer la population en toute impunité.

Le clan Ben Ali mais avant tout celui de sa femme, Leïla Trabelsi, a investi tous les secteurs de l’économie tunisienne en expropriant les anciennes familles bourgeoises, en rançonnant toutes les multinationales désireuses de s’y installer, en pillant les ressources du pays. Toute la politique économique du pays était entre ses mains, provoquant un développement totalement inégal selon les régions, instituant ou abrogeant les lois selon les gains possibles. La fortune du clan, amassée en quelques années, se chiffre à 5 milliards. Des experts tunisiens considèrent que 40 % de l'activité économique et des flux financiers étaient aux mains de membres de la famille présidentielle. C’est de ce tissu économique qu’elle tirait son véritable pouvoir et les ressources nécessaires à la dévotion de sa police, la corruption de sa bureaucratie et la soumission des affairistes.

Comme toute dictature qui se respecte, le régime a soigneusement muselé l’opposition, emprisonnant, exécutant militants syndicaux, politiques et journalistes. Ainsi, au moment même où le Premier ministre Mohamed Ghannouchi -pour calmer la foule annonçait la libération de toutes les personnes arrêtées et virait le ministre de l’intérieur- Hamma Hammami, le porte-parole du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT), était arrêté par la police politique. Le dirigeant de ce parti -illégal- autrefois très présent à l'université, avait été condamné en 1999 par contumace à neuf ans de prison ferme. Recherché par la police, il vivait dans la clandestinité jusqu'à récemment. Il s'agit du premier et seul dirigeant politique à être interpellé depuis le début des émeutes. Suite au discours de Ben Ali du 10 janvier dernier, Hammami était intervenu sur des télévisions étrangères appelant le peuple à mettre un terme au régime.

Faute d’opposition, le seul organe capable de rassembler est l’UGTT, la centrale syndicale unique. On la retrouve dans tous les mouvements sociaux grâce à l’implantation des unions locales. Cependant, si la base soutient la population, elle ne l’organise pas comme ce fut le cas en 1957, quand l’UGTT organisait les assemblées générales dans les villes.

A l’instar de nos centrales syndicales, les militants devront se débarrasser d’une direction confédérale traîtresse. En effet, celle-ci s’est désolidarisée officiellement des mobilisations organisées par certaines de ses structures, tout comme des slogans hostiles au régime qui y étaient scandés.

La direction n'a pas seulement collaboré avec le régime, mais elle s'est en outre montrée passive, pour ne pas dire complice, devant l'arrestation de nombreux de ses affiliés plus radicaux. Mais aujourd'hui la pression populaire l'a obligée à suivre les directives de la base.

L'UGTT n'a pas appelé à la manifestation du 14 janvier; la veille elle avait accouru à l'appel du palais et le lendemain accepté de faire partie d'un gouvernement de coalition.

Et si finalement ses ministres ont démissionné, c’est la pression de la rue qui lui a fait corriger le tir.

Ainsi, en l’absence de direction consciente des tâches à accomplir, le peuple -à portée de main du pouvoir- reste prisonnier du système en place et de ses lois. Certes, des comités de quartiers se sont formés, mais ils se contentent de parer au plus pressé, c'est-à-dire, assurer la sécurité et une certaine logistique.

L’absence d’encadrement et de travail organisationnel en amont, cantonnent l’insurrection aux portes du pouvoir pour le plus grand soulagement de la grande bourgeoisie tunisienne et internationale.

En effet, son travail à présent sera de se doter de nouveaux représentants propres sur eux, qui n’ont pas baigné dans l’ancien régime. Ils sont déjà nombreux les opportunistes candidats à la succession.

Ils pourront alors reprendre les affaires avec, évidemment, moins d’esbroufe que les précédents occupants du palais. Mais nul ne doute qu’ils continueront à livrer les richesses du pays sur le marché de la concurrence impérialiste internationale et à suivre les directives du FMI.

La seule chose qui changera sera la nationalité des exploiteurs. Ainsi, les bourgeoisies française, canadienne, italienne et belge vont se retrouver en concurrence avec leurs homologues américaine, chinoise, russe ou indienne. Voilà les raisons des déclarations scandaleuses de l’Etat français et du silence canadien.

Rappelons simplement les paroles du conseiller spécial de Sarkozy, Henry Guaino :

« La Tunisie, le Maroc, l'Algérie, c'est presque un problème de politique intérieure pour la France, tellement les liens sont profonds » C’est que la France est l’un des premiers investisseurs étrangers en Tunisie. Elle occupe même la première place quant au nombre d’entreprises installées dans ce pays qui affiche l’une des meilleures croissances économiques d’Afrique.

Alors les tunisiens, après l’euphorie de la prise de conscience de leur force et malgré la victoire qui les a conduit à faire chuter le despote, vont se réveiller avec la gueule de bois. Car si le peuple a gagné le droit à la parole, le pouvoir lui échappe.

Or, pour sortir de la misère et du chômage c’est un gouvernement des travailleurs qu’il faudra mettre en place, un gouvernement par et pour le peuple sera seul capable de satisfaire les revendications de la classe ouvrière.

Demain, un étudiant et ses amis chômeurs pourront vendre leurs fruits et légumes pendant que les représentants de la petite bourgeoisie s’amuseront à jouer au ministre du travail. La jeunesse a gagné le droit de travailler dans le premier Mc.do qui s’ouvrira à Tunis.

C’est la nature de cette classe opposée au peuple, il y va de sa survie. Il lui faut donner l’illusion de tout changer pour que rien ne bouge. Et qui les en empêchera cette fois ?

Publié dans Combat n°18 Janvier/Février 2011