Les détracteurs de toujours et les alliés d’hier ont reçu le feu vert –pour les premiers- ou l’ordre –pour les seconds- de lâcher leurs fidèles chiens de garde dans une opération de désinformation comparable à celle des « armes de destructions massives » en Irak. Les Etats-Unis sont toujours aux commandes. Ainsi peut-on suivre dans les quotidiens nationaux le nombre de morts en Libye comme l’on suit les cours de la bourse. 200, 400, 1000, 2000 et enfin 300 puis 6000, cela dépend du lyrisme des journalistes. On peut s’abreuver via la télévision et la radio des récits terrifiants de bombardements sur des civils ou de la présence de mercenaires africains (des noirs) relatés par des « témoins » et accrédités par des « experts » issus de commissions ou de centres de recherches « indépendants ». Bref, l’arsenal habituel mis en campagne quand les USA -gendarme du monde- décident de faire plier un régime afin de répandre son ordre économique libéral ou faire chuter un dirigeant qui ne leur est pas favorable. Les Etats-Unis savent rendre présentable leur droit d’ingérence sur les populations du globe. L'essentiel, pour eux, est de ne pas présenter l'intervention comme ayant pour objectif de renverser le régime, mais de protéger des populations « menacées ». Falloujah en 2004 n’ayant pas rencontré l’adhésion escomptée, il va leur falloir préparer des "plans d'urgence" et autres résolutions du Conseil de sécurité.

Evidement il y a une volonté intérieure de changement même si l’incitation vient de l’étranger. Le mouvement a été lancé depuis Benghazi en Cyrénaïque, le fief de l’opposition historique où se concentre la frange la plus réactionnaire qui a toujours refusé la révolution de Mouammar al-Kadhafi et prône le retour de la monarchie proclamée par la Grande-Bretagne à la fin de la seconde guerre mondiale. On retrouve également dans cette province l’autre composante réactionnaire de l’opposition en Libye : les fondamentalistes islamiques.

Enfin, le courant le plus libéral –minoritaire- regroupe des diplomates, des officiers et des personnalités politiques dont la grande majorité se trouve à l’étranger sans réelle structure, sans appui dans le pays et manque complètement de crédibilité auprès de la population.

Kadhafi a régulièrement réprimé des soulèvements armés dans cette région. Après le bombardement américain de 1986 qui se solde par la mort de centaines de civils, dont la fille adoptive du président, la région prend les armes pensant Kadhafi mort avant de se raviser rapidement. Il y a en moyenne une tentative de coup d'État par an depuis la prise du pouvoir par un groupe d'officiers en 1969. On comprend mieux alors les raisons du développement inégal de la Libye planifié par un Kadhafi vindicatif, punissant la Cyrénaïque en tenant la province à l’écart de la rente pétrolière et du pouvoir étatique. Le revers de la médaille c’est que ces deux forces d’opposition ont pu se développer sur un terrain fertile à la manipulation des habitants face au pouvoir central.

Même avec ces laissés pour-compte on ne meurt pas de faim en Libye. Le pouvoir, soucieux de maintenir la paix sociale, à toujours utilisé la manne pétrolière pour élever et maintenir le niveau de vie de la population : alphabétisation, chantiers publics, routes, logements. L’Etat continue à subventionner des produits de base tels que le pain, l'huile, le riz et depuis la fin de l’embargo américain (1982-2005) on vit mieux dans le pays.

Le processus en cours en Libye n’a rien à voir avec les événements en Tunisie et en Egypte et l’on retrouve d’ailleurs nombre de travailleurs de ces deux pays venus chercher un salaire en Libye. Dans le cas de la Tunisie et de l’Egypte les impérialistes occidentaux se sont retrouvés surpris et gênés par des mouvements populaires authentiques et ils essayent de gérer la transition au mieux afin de préserver leurs intérêts. Ils savent ce qu’ils ont à perdre et n’ont pas grand-chose à gagner. En Libye ils soutiennent politiquement et financièrement l’opposition à défaut de pouvoir la soutenir militairement par une intervention directe au sol. Les impérialistes occidentaux y trouveront les plus grosses réserves de pétrole d'Afrique.

N’en déplaise aux bisounours d’extrême gauche, ce n’est pas une révolution qui se dessine aujourd’hui dans le pays mais une guerre civile, armée contre armée. Au milieu de ce gourbi se trouve un despote et surtout une population victime et instrumentalisée. Nous ne soutenons ni les défenseurs de la monarchie, ni les nationalistes, ni les fondamentalistes religieux. Nous ne soutenons pas les pogroms anti-émigrés qui se multiplient depuis les années 2000 ni ceux qui manifestent criant « Kadhafi, tu es un agent étranger, rentre en Israël ou chez ta mère » (une rumeur prétend que la mère du dictateur est à moitié juive) tout en agitant le drapeau monarchique. Les insurgés n’aspirent pas à plus de justice sociale, ils ne s’opposent pas non plus au pillage des impérialistes. Bien au contraire ! Ce qu’ils ont à proposer, ce à quoi ils aspirent c’est à mettre un nouveau calife à la place du calife et de se servir.

Alors Fraternité ? Solidarité ? Avec qui ?

Nous savons bien que la révolution parfaite n’existe pas et nous ne l’attendons pas. Mais notre rôle n’est pas de soutenir n’importe quel soulèvement ou révolte à fortiori quand ceux-ci sont réactionnaires et ne défendent pas les intérêts du peuple.

Où est la conscience de classe dans cette insurrection, où se trouvent les organisations ouvrières que nous devrions soutenir ? Quel est leur rôle et quelles sont leurs revendications en Libye ? Est-ce dans le soutien inconditionnel que s’exprime notre internationalisme ?

La vision simpliste de ces néo-révolutionnaires tente de nous obliger à soutenir Kadhafi ou soutenir ces insurgés. Ce n’est pas la nôtre. Pour eux, tant pis si la solution est pire que le mal. Nous sommes communistes nous nous refusons à choisir quel dirigeant aura le privilège de nous exploiter, nous voulons le pouvoir pour et par nous-mêmes, le pouvoir au peuple. Nous sommes matérialistes, c’est pourquoi nous ne voyons aucune chance d’émancipation dans l’opposition libyenne actuelle ; nous sommes dialectiques, c’est pourquoi nous savons que pour agir sur le monde il est essentiel de défendre notre programme sans compromis.

Et quand l’heure du combat pour la prise du pouvoir sonne, nous combattons les préjugés xénophobes, nationalistes et autres sentiments réactionnaires qui ne manqueront pas d’émerger dans la bataille. Ces forces ont, de tous temps, dans toutes révolutions, fait le jeu de ceux qui refusent de voir le système s’écrouler pour le récupérer à leur compte.

Ce n’est pas un hasard si toutes ces organisations social démocrates pratiquent une telle démagogie. Elles ont toutes leurs intérêts à défendre dans le jeu électoraliste bourgeois, que ce soit en Europe ou en Amérique Latine. Leur position doit être celle qui sera acceptée par le plus grand nombre et pour cela elles ont toutes abandonné les mots d’ordre de la dictature du prolétariat, par lâcheté, par facilité ou par traîtrise. Elles tentent d’exporter leur modèle de morale frileuse, leur conception du bien et du mal ethnocentriste. Ces organisations fantasment sur des mouvements, sur des populations dont elles tentent de se mettre à la remorque plutôt que de défendre leurs convictions. L’explication est que par faiblesse, par souci de reconnaissance, par culpabilité de ne pas être à l’avant-garde, d’être incapable de d’insuffler le moindre esprit de révolte, elles ont abandonné leur conscience de classe et leur programme prolétarien. Il est trop dur pour elles d’avancer à contre-courant, alors elles tirent de bord, l’essentiel étant de garder le vent dans le dos. Elles ne se battent plus contre vents et marées, elles veulent avoir le sentiment d’avancer. Derrière cet écran de fumée, elles nous assurent que la révolution mondiale est en marche. Cela redonne le moral aux vieux militants et permet de gagner des adhésions chez les jeunes. Mais là où le bât blesse, c’est que, incapables de garder leurs encartés, elles pleurent quand ceux-ci rejoignent les rangs des frontistes ou autres identitaires. Elles se refusent d’y voir la perte de leur propre identité dans ce processus, du moment qu’elles peuvent continuer à se réclamer du camp des gentils, ceux pleins de bonnes intentions et qui ne feront pas de mal à une mouche.

Nous ne nous reconnaissons pas dans le camp des «anti-impérialistes» des «anticapitalistes» et autres «altermondialistes», nous sommes communistes ! C’est à dire que nous pensons que les travailleurs doivent mener leurs propres batailles suivant leurs intérêts propres et en aucun cas rallier la cause d’on ne sait quels progressistes, encore moins se battre pour eux.

Mais nous ne sommes pas non plus de ces tiers-mondistes et anti-américains primaires qui voient en Kadhafi un champion de la lutte anti-impérialiste.

La nationalisation des banques étrangères et des principales branches industrielles, l’expropriation des colons italiens, l’expulsion des bases militaires anglo-saxonnes dans les années 70, engagèrent la Libye sur la voie du progrès social, voie graduellement abandonnée dans les années 90 – 2000 au profit de l’économie de marché. En effet, la Jamahiriya -proclamée en 1977- c’est à dire «l’Etat des masses», selon lequel le peuple est censé gouverner directement par le biais de « comités révolutionnaires » élus, fut en réalité pure démagogie et ne revêtit jamais le caractère démocratique que la prophétie de la « troisième voie » voulut lui donner.

L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Le partage du travail entre tous, l’appropriation des richesses au service du peuple, obligent la population à prendre le pouvoir pour l’exercer elle-même. Si elle le livre à un roi ou à un clan, qu’il soit ethnique, religieux ou politique, alors malheur à elle, car elle perdra tout et aucun doute que -demain- les laissés pour-compte seront de plus en plus nombreux.

Dans les révoltes populaires nous avançons avec notre drapeau et nos idées. Mais, quand une révolte ne souhaite pas aller vers le mieux ou le progrès mais souhaite, au contraire, aller vers le pire ou vers la réaction, nous n’y avons pas de place et nous ne pouvons que la combattre. Contrairement aux opportunistes qui voient un caractère progressiste dans n’importe quelle révolte, nous autres marxistes ne sommes pas dupes : nous ne ferons pas le jeu de l’impérialisme !

Parfois, l’armada de la classe ouvrière, qu’ils le veuillent ou non, navigue à contre-courant et dans cette mer, ceux qui n’avancent pas, reculent.

Publié dans Combat n°19 Mars 2011