Ex-Fralib, Bouches du Rhône :

Scop-Ti, une victoire pour qui ?

 

En lutte depuis plusieurs années contre le plan de fermeture du groupe Unilever, les salariés de l’usine de Gémenos, productrice de  thé et d’infusions, ont finalement abouti à la création d’une coopérative nommée Scop-Ti (société coopérative ouvrière provençale de thé et infusions).

Celle-ci, dépossédée par Unilever de son enseigne historique « Eléphant », a repris depuis peu sa production et commercialise la marque « 1336 » en hommage au nombre de journées de luttes. Sur les 182 travailleurs en lutte, 58 ont ainsi décidé d’investir quelques 177 000 d’euros pour devenir collectivement les propriétaires de l’entreprise. Cette issue entrepreneuriale à la lutte a été soutenue par les politiciens de gauche et elle est saluée presque unanimement comme une « victoire ». Le PCF se félicite par exemple que les salariés soient parvenus à « battre le trust Unilever » grâce notamment à « un syndicat CGT bien organisé sur des bases de classe ».

Mais encourager des prolétaires à devenir collectivement des petits-bourgeois n’est pas exactement ce qui s’appelle une base de classe ! D’ailleurs, de l’aveu même d’un des coopérateurs, la CGT « n’était pas emballée par notre projet mais n’a pas mis de frein. [Puisque] la réappropriation parait moins utopique que la renationalisation, qui ne fait plus partie du paysage». Nous touchons bien là le cœur du problème. A force de se compromettre et de se limiter à vouloir « sauver des emplois », une bonne partie des syndicalistes en arrivent à ne même plus défendre l’intérêt des travailleurs. En effet, comme le reconnait un autre coopérateur, « la scop ce n’est pas la panacée », c’est une entreprise capitaliste dont la particularité est que les travailleurs « s’auto-exploitent, et en arrivent à prendre des décisions qu’ils n’auraient jamais accepté de la part du patron ». C’est particulièrement malsain, et c’est déjà ce qui se passe à Scop-Ti où les salariés-coopérateurs ont collectivement consenti à baisser leurs salaires ! En effet, comme le rappelle l’agence national pour l’amélioration des conditions de travail « le statut de salarié-associé s’accompagne également d’une plus forte tension : la réussite économique qui conditionne non seulement l’emploi et la rémunération mais également la préservation de leur capital ».

Concrètement, même d’un strict point de vue syndical, mener des travailleurs dans ce genre d’alternatives à la mode, devrait être inconcevable ! Pousser les salariés à investir -non sans risque- leurs économies, à consentir des sacrifices en terme de revenus, de temps ou de cadence de travail, c’est parfaitement contraire à leurs intérêts immédiats et à leurs aspirations élémentaires ! Au final, cela revient à peu près au même que de céder au « chantage à la délocalisation » des patrons ! Pire, la scop est une victoire idéologique pour la bourgeoisie, au même titre que l’auto-entreprenariat ou l’actionnariat salarié ! C’est faire la promotion illusoire d’un système où chacun pourrait s’en sortir par la libre entreprise et la démocratisation du capital… Mais quelle farce ! Rien d’étonnant que ce soit les ennemis déclarés des travailleurs comme Hollande et son confrère socialiste, l’ancien président de la Communauté Urbaine de Marseille Provence Métropole, qui ai rendu cette coopérative possible en rachetant le site à Unilever !

En somme, même si la longue mobilisation des travailleurs de Fralib, a permis, en prime abord, d’arracher de l’argent à Unilever, parvenant notamment à faire grimper les primes de licenciement, elle a été gâché par la compromission et l’incompétence de ses dirigeants.  Dans les faits, avec deux tiers des travailleurs sur le carreau et le dernier tiers embarqué dans une initiative dégradante, la lutte des ex-Fralib s’est finalement soldée par une victoire du gouvernement et de l’idéologie bourgeoise. D’un point de vue ouvrier, l’« éveille les consciences, réveille les papilles », le slogan de la marque Scop-Ti, n’est donc qu’une pathétique illustration de l’ironie de la situation… (voir l’article « les scops, une solution en carton », Combat n°36) 

Que fallait-il faire ?

Devant les plans de délocalisations et de licenciements des capitalistes, le mouvement ouvrier doit lutter pour l’appropriation sur des bases publiques de l’entreprise. En période révolutionnaire, c’est l’expropriation pure et simple qui est visée. Mais dans tous les cas, les travailleurs conscients défendent la perspective d’une nationalisation sous contrôle ouvrier du site de production !

En faisant cela, ils placent les pouvoirs publics devant ce qui devrait relever de leur responsabilité.

C’est en effet en obligeant la société à reprendre l’entreprise que les travailleurs arrachent les meilleures garanties pour leurs emplois et leurs conditions de travail. Par ailleurs, dans l’entreprise publique, le syndicat continue à tenir son rôle en portant les revendications salariales et en imposant un contrôle ouvrier sur la direction d’entreprise. C’est le contraire de la coopérative où le syndicat cesse de remplir ses fonctions pour collaborer à la gestion d’entreprise et à l’exploitation des travailleurs (qui ne sont pas nécessairement tous des « coopérateurs »).

Certes, l’Etat bourgeois et son gouvernement n’ont aucune intention d’accorder leur appui à cette possibilité, aussi sensée qu’elle puisse être. En cédant à la nationalisation, l’Etat bourgeois se pose, d’une part en concurrent des grands groupes capitalistes qu’il est censé servir, et d’autre part, il fait malgré lui la démonstration de la supériorité de l’économie socialisée. Face au mot d’ordre de nationalisation, l’Etat des bourgeois ne pliera qu’à la condition d’y être obligé.

Cependant, devant une lutte ouvrière déterminée -et celle des ex-Fralib en était une- il ne peut pas rester sourd, et il ne peut pas justifier son refus de nationaliser sans se démasquer, sans dévoiler sa nature bourgeoise aux ouvriers. Dans pareille situation, l’Etat est mis dans l’impasse. Pour ne pas céder à la légitime revendication des travailleurs, il se retrouve dans l’obligation de faire le maximum pour trouver des solutions. Ainsi, il négociera avec l’entreprise capitaliste concernée les meilleures conditions de départ possible, tout comme il s’efforcera de mettre en place un dispositif de reclassement viable pour tous les travailleurs. En un mot, en osant défendre et en popularisant la nationalisation, les travailleurs font immédiatement basculer le rapport de force en leur faveur ! D’un côté, ils font naitre l’espoir et montre la voie d’une économie socialiste à toute leur classe ! De l’autre, ils provoquent le malaise et la peur chez l’ennemi ! Enfin, ils défendent pragmatiquement leurs intérêts immédiats ! C’est tiercé gagnant pour la classe ouvrière !

ELIAS

Voir l'article : Les SCOP, une solution en carton !